Livres : l’emprise de la novlangue sur nos sociétés

Nous sommes pris dans un étau. Sans vraiment nous en apercevoir. L’étau d’une nouvelle langue. Une langue qui confisque les mots ou procède à une confiscation, une altération et une inversion de leur sens. Ceci dans le but de nous imposer une pensée unique. Cela ne vous rappelle pas la novlangue de George Orwell dans 1984 ?

Le livre de Jean-Paul Fitoussi est un livre plein de colère et de fureur, mais aussi une enquête sur la novlangue qui régit nos vies aujourd’hui. Cette langue pratiquée par beaucoup, si ce n’est par tous, nous fait perdre pied avec la réalité que nous souhaitons expliquer. Parfois pourtant la vérité émerge au gré des lapsus : que les chômeurs aillent chercher du travail signifie que le chômage est volontaire et donc qu’il n’est pas un problème, ni le plein emploi un objectif. Nous valorisons la concurrence en raison de son efficacité, de son avantage pour le consommateur, mais nous nous gardons bien d’en définir précisément les conditions auprès de ceux qui nous écoutent. S’il existe, pour les biens essentiels, un marché vraiment concurrentiel de par le monde, il faudrait une loupe pour le trouver : le luxe ? les nouvelles technologies ? les transports ? La distribution ? l’énergie ? les produits pharmaceutiques ? Les formes les plus communes de marché sont des oligopoles ou des monopoles. On vous dit concurrence, mais entendez rente, un oxymore. La concurrence est belle, la rente est franchement laide. Et pourtant elle domine les préoccupations des acteurs sur tous les marchés.

« L’ignorance, c’est la force. »

L’expression « réforme structurelle » est emblématique de la novlangue. Son vide est sidéral puisqu’elle prétend désigner à la fois tout et rien. Elle est le bien. Pourtant, celle qui est mise en œuvre produit de l’insécurité-flexibilité. Pourquoi réserve-t-on l’expression réforme structurelle à tout ce qui réduit pour les gens l’assurance d’avoir une vie digne ? Le travail déjà accompli par la novlangue en Europe est considérable : on décida ainsi de bannir du vocabulaire un certain nombre de mots qui devinrent tabous et le restèrent. On ne dit pas politique de demande, mais partage du risque ; on ne dit pas financement monétaire de la dépense publique, mais quantitative « easing » ou politiques non conventionnelles. L’essentiel est d’éviter les mots interdits, pour faire à la longue disparaître les choses qu’ils désignent. Un ouvrage important qui propose une analyse de ces faits et de ce qu’il conviendrait de faire pour en adoucir les conséquences. Au bout du chemin, c’est l’avenir de la démocratie qui devient incertain. L’espoir est que les crises que nous vivons nous délivrerons du carcan de la novlangue.

Comme on nous Parle
En librairie le 9 septembre