Dans le cadre du Festival Culturissimo qui a lieu jusqu’au 27 juin 2018 dans près de 50 villes de France avec différents comédiens, Irène Jacob fait une lecture gratuite de Paul Auster au Théâtre Gabrielle Robinne de Montluçon dans l’Allier le vendredi 22 juin à 20h30. Cet événement est l’occasion pour Pressnut News de nous entretenir avec cette comédienne, qui a reçu, en 1991, le prix d’interprétation féminine à Cannes dans le film où elle incarne l’héroïne de La Double Vie de Véronique du réalisateur polonais Krzysztof Kieślowski. Irène Jacob nous charme complètement et nous irons la voir jouer début novembre au Théâtre des Célestins à Lyon, dans VxH – La Voix humaine de Jean Cocteau et Falk Richter.

Comment est née cette collaboration avec ce Festival de lectures gratuites ?
Irène Jacob : Il se trouve que Faits et Gestes s’occupe de Culturissimo. Il s’agit d’une association qui travaille sur beaucoup de festivals de lecture, comme le Marathon des mots à Toulouse qui existe depuis une vingtaine d’années où il y a beaucoup de lectures à toutes heures, vues par beaucoup de comédiens ensemble, pendant quelques jours. C’est soutenu beaucoup par les municipalités puisque c’est aussi pour créer une dynamique autour de la lecture et des rencontres. En tant que comédien, en France, il y a beaucoup de choses qui se sont développées autour des lectures parce que c’est facile à organiser entre un micro, un livre et un acteur et c’est quelque chose qui peut donner envie de lire, d’échanger autour des livres avec les comédiens. La lecture qui est avant tout solitaire devient un plaisir partagé. En général, ça marche très bien en France, beaucoup plus que dans les Pays Anglo-saxons.

Que représente pour vous le Festival Culturissimo, sponsorisé par le Centre Leclerc ?
C’est quelque chose qui me plaît de raconter une histoire et de passer une heure avec un public qui va venir à l’aventure parce que ce n’est pas long, c’est une heure et puis c’est gratuit. Ce public va arriver et va se faire prendre par l’oreille et voyager. Souvent à la sortie d’une lecture les gens sont très contents parce qu’ils ont imaginé beaucoup de choses et finalement ils ont fait la plupart du travail. Ce geste là d’ouvrir un livre c’est bien de le rappeler parce que, dans ce livre, on peut finalement partir et avoir une amitié littéraire.
Cela fait plusieurs années que je travaille avec Culturissimo et aussi sur d’autres manifestations autour de la lecture, des lecteurs, autour du livre et c’est vrai qu’en ce moment je joue la Voix Humaine de Cocteau au 104 Paris et là c’est un spectacle très physique.

Avez-vous choisi de lire le nouveau livre de Paul Auster : “4 3 2 1″* ?
C’est le plaisir d’entendre quelqu’un ouvrir un livre et choisir un passage qui donnera au spectateur, au lecteur, je l’espère, envie de lire le livre. Et le livre, je ne l’ai pas choisi. Il m’a été proposé. Mais il se trouve que je connais bien Paul Auster, j’ai tourné un film avec lui et c’est un ami. J’ai lu beaucoup de livres avec lui où, lui, lisait en anglais et, moi, en français et je pense qu’ils ont naturellement pensé à moi pour lire “4 3 2 1”. C’est une bonne occasion de découvrir un livre, une œuvre assez conséquente de Paul Auster et puis en choisir un passage où j’espère trouver une accroche dans laquelle le public pourra ressentir un petit peu quel livre c’est et de quoi ça parle et comment cela se passe et une accroche qui pourrait les inciter à poursuivre ce livre ou une autre œuvre de Paul Auster ou d’un autre auteur d’ailleurs. Finalement le fait de faire une lecture à voix haute, c’est essentiellement pour donner l’envie, pendant cette heure-là, avec un imaginaire qui se passe automatiquement chez le spectateur qui écoute pendant cette lecture, de poursuivre finalement en tant que lecteur. Ces festivals de lecture qui marchent beaucoup créent finalement une dynamique autour des livres.

Le thème plus large de ce roman est celui de l’immigration vers les États-Unis, est-ce un parcours qui vous touche ?
Il y a un principe de départ avec un homme qui arrive effectivement aux États-Unis et qui doit changer de nom parce que le sien est trop étranger : on lui fait une blague, on lui dit de s’appeler Rockefeller et comme il a oublié ce nom, il s’appellera Ferguson. C’est donc sur un complet malentendu qu’il va se faire donner un nom qu’il ne comprend pas lui-même. L’histoire commence ainsi sur une ironie du hasard, du destin d’un homme qui quitte tout pour arriver sur une autre terre.
“4 3 2 1” est un livre qui développe l’idée qu’une vie pourrait se faire complètement différemment si certains choix avaient été faits de façon différente. Le jeune héros, un moment, se casse la jambe et se rend compte qu’au fond s’il n’était pas tombé d’un arbre, il aurait une vie différente. Ce jeune héros, qui est en troisième génération issu de l’immigration dans les années 1960, va avoir quatre vies possibles . “4 3 2 1” a une architecture complexe : à chaque chapitre est développé quatre possibilités pour ce héros, suivant la vie qu’il aurait eue si ceci ou cela se serait passé. Ce livre de Paul Auster fait appel à son génie d’architecte dans la façon d’écrire : une vie se décline et se conjugue en quatre variations possibles.  Le fond de ce roman, quand le héros arrive à l’âge de 20 ans, est celui de la guerre du Vietnam, de toutes les manifestations étudiantes contre la guerre du Vietnam, et sur ceux qui doivent partir ou pas, et puis en même temps de ces grands mouvements de luttes avec Martin Luther King. Chaque variation de ce personnage Ferguson aime écrire mais il écrit différemment suivant ces 4 vies.

*“4 3 2 1”, de Paul Auster, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gérard Meudal
(Actes Sud – 1024 pages – 28 €)

Extrait :

“Ce qu’il n’avait pas prévu c’était à quel point il se sentirait excessivement vivant en pénétrant dans le gymnase de l’école et en allant prendre place auprès du marqueur officiel à la table qui chevauchait la ligne de milieu de terrain. Tout semblait brusquement différent. Et pourtant il en avait vu des matchs dans ce gymnase au cours des années, il y avait suivi tant de cours d’éducation physique depuis son entrée au lycée, il y avait participé à tant de séances d’entraînement de baseball, mais le gymnase n’était plus le même ce soir-là, il était devenu un lieu de mots potentiels, les mots qu’il allait écrire sur le match qui venait de commencer, et comme c’était son travail d’écrire ces mots, il devait focaliser son attention sur ce qui se passait plus qu’il ne l’avait jamais fait sur quoi que ce soit, et cette intense concentration, la singularité de son but, le genre de regard qu’il fallait poser semblait le transporter et faire circuler dans ses veines de véritables décharges électriques. Ses cheveux crépitaient sur sa tête, il avait les yeux grands ouverts et il se sentait plus vivant qu’il ne l’avait été depuis des semaines, vivant et vigilant, en alerte et totalement en phase avec l’instant présent.”