« Carré 35 », une enquête dans la folie familiale

Le titre de ce documentaire disponible ces jours-ci en VOD (auquel a participé la Région Auvergne Rhône-Alpes) fait référence à un lieu qu’il a été comme interdit de nommer. Le carré 35, c’est la sépulture de la sœur de l’acteur et metteur en scène Éric Caravaca, une sœur dont l’existence lui a été cachée. Si l’enfant est morte avant la naissance du réalisateur, il en a cependant senti la présence fantomatique. Un récit construit tel un polar, bouleversant et effrayant à la fois.

Même l’auteur de thriller le plus inspiré aurait eu du mal à imaginer toutes les vérités mises à nu dans ce long-métrage. Le mot-clé qui semble dominer dans cette enquête est « déni ». La réalité est atroce, faisons en sorte qu’elle n’ait jamais existé.
Éric Caravaca, le metteur en scène est parti à la recherche de l’histoire de sa sœur ainée trisomique décédée à l’âge de 3 ans des suites d’une maladie rare.
Photos sépias, films de famille en super 8, archives historiques pour la télévision, il s’agit de tout exhumer pour entrevoir la vérité.
Premier constat, les parents vont tout faire pour ne laisser aucune trace du passage de la jeune fille sur terre. La mère a tout brûlé, déchiré, broyé. En jetant, elle espère ainsi se délester du poids de la tristesse. Il faut également se débarrasser du souvenir de l’opinion publique devant cette enfant différente.
Malgré les supplications du réalisateur, la mère continue de mentir délibérément aussi bien sur la maladie du cœur qui accablait le bébé, que sur la trisomie ou l’âge de sa mort.
Quant au père dont les jours sont comptés au moment de l’interview, les explications apparaissent bien fumeuses.
Le spectateur se demande pourquoi. Pourquoi autant d’omissions, de dissimulations, de froideur devant ce drame ?
Éric Caravaca va devoir explorer encore plus loin le passé de sa famille pour expliquer l’inexplicable.

À l’origine de ce projet, une anecdote de tournage. Lors d’un film comme acteur, il se trouve à errer dans un cimetière en Suisse quand il tombe nez à nez avec le « carré enfant ». Ému au plus profond de lui devant les pierres tombales où sont parfois posés des jouets rouillés par le temps, il ressent un profond mal-être, une douleur qui n’est pas la sienne et qu’il ne saisit pas.
Il devine juste que l’origine en est familiale.

Remettre de l’ordre dans ce passé décomposé représente un travail de titan. Éléments troublants, une tante et un oncle décèdent juste avant la promesse de témoigner sur cette histoire. Même chose concernant un cousin qui devient muet après un AVC alors qu’il devait s’exprimer sur le sujet. Au moment de la création de ce documentaire, le père d’Éric Caravaca est victime d’un cancer du cerveau. Néanmoins, sa chimiothérapie lui permet d’ajouter quelques pièces au puzzle familial.
Mais le plus dur est à venir quand le fils est obligé de bousculer psychologiquement sa mère et de lui faire venir les larmes aux yeux pour obtenir quelques indices sur cette petite fille effacée des tablettes.

La petite histoire familiale épouse la grande histoire de l’après-guerre. Les parents du metteur en scène ont grandi au Maroc. Quand le pays prend son indépendance, ils émigrent ensuite à Alger. Puis quand l’Algérie devient à son tour indépendante, la famille s’installe à Paris mais laisse une enfant malade née au cours de cette période à une tante restée au Maroc. Le traumatisme des exactions de la guerre d’Algérie s’inscrit en toile de fond de la petite Christine morte loin de ses géniteurs. Deux violences vécues au même moment se renvoient la balle.

Après de longues recherches, Éric Caravaca trouve la tombe de sa sœur à Casablanca. Il constate avec stupéfaction que la sépulture qui n’a jamais reçu aucune visite depuis plus de cinquante-cinq ans est impeccablement entretenue. Là aussi, nouvelle révélation, nouveau symbole.

Le film se termine par une scène du réalisateur qui emmène sa mère pour la première fois au Carré 35. L’objectif avoué est d’enlever à la maman le sentiment de honte et d’humiliation qui la submerge.
Impossible de ne pas rester sidéré et ébahi devant la force d’un film aussi habité par le malheur.