Universitaire, ministre délégué à la Promotion de l’Égalité des chances sous Dominique de Villepin, Azouz Begag revient à la littérature avec un récit tendre et poignant sur sa jeunesse et la maladie qui a emporté son père. Quoi de mieux que l’ironie de ces « Mémoires au soleil » pour tordre le cou à Alzheimer. Entretien.

PressNut : Dans ce qui apparaît comme une autobiographie sur une partie votre enfance et sur la maladie d’Alzheimer qui a touché votre père, pourquoi avoir choisi le terme de roman pour décrire votre livre ?
Azouz Begag : Parce que c’est davantage une autofiction. Cependant, les trois quarts des faits racontés sont réels.

Quel a été l’élément déclencheur pour raconter cette histoire ?
Mes 60 ans. C’est un âge où l’on se pose plus de questions sur le passé que sur l’avenir. Depuis des mois, je gravite autour de cette question fondamentale : peut-on mourir sans mémoire, sans laisser quelque chose derrière soi ? C’est de l’ordre de la généalogie, des parents, des ancêtres et de toutes les valeurs que nous récupérons en héritage. La maladie du père d’Azouz fait que ce garçon va partir à la recherche de toute l’histoire de ses parents qui lui a été cachée, que les parents n’ont pas jugé utile de raconter.

C’est parce que votre père perdait ses souvenirs et que vous avez eu peur vous aussi de perdre les vôtres qu’il était important de les imprimer noir sur blanc ?
Au delà de moi, pour des millions d’enfants issus de l’immigration maghrébine en France, il est vitale d’avoir une mémoire, de savoir qui on est, d’où on est. Sans cela, on ne peut pas échanger avec les Français. La mémoire est un élément indispensable pour exister dans une société. Je me rends compte que nous les enfants de migrants des années 50, nous n’avons pas de mémoire. Nos parents ne nous ont rien dit. Ils ont tout oublié. Ils nous ont laissé un vide sur le plan mémoriel.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu cette transmission ?
Concernant les Algériens, il y a eu 132 années de colonisation avec beaucoup de violences. Nos parents ont voulu nous protéger des ces humiliations en ne les partageant pas avec nous. Ils n’étaient que des indigènes, des gens qui ne comptaient pas. Ils n’avaient même pas de date et de lieu de naissance. Là où mes parents sont nés, personne ne tenait de registre. Dans notre famille, nous sommes des extra-terrestres. Nous n’avons pas de papiers.

Ce roman, c’est aussi pour compenser les fautes et les erreurs des administrations françaises et algériennes ?
C’est assez triste de voir que c’est seulement en retournant sur le site du Ministère de la Défense « Mémoire des Hommes » que j’ai retrouvé la présence de trois de mes ancêtres qui sont morts pour la France en 1917. Ils n’existent pas dans la mémoire française. L’écrivain que je suis devenu a redonné vie à ces anonymes morts pour la France.

Si vous êtes devenu écrivain, est-ce pour faire un pied de nez à la vie car votre père ne savait ni lire, ni écrire ?
Oui, bien sûr. Ce pauvre père lorsque j’étais à l’école primaire était obligé de signer mes carnets de note avec un X parce qu’il n’était pas capable d’écrire son propre nom. Son propre nom dont on se demande si c’est le vrai ou pas. Tout est confus, tout est flou dans cette histoire de la colonisation. Cette histoire de racines remonte en moi et occupe mon cerveau.

Comment vos parents réagiraient-ils à l’évocation de leur vie dans un roman s’ils étaient encore parmi nous ?
Ils ne pourraient pas avoir de relation à cette écriture puisqu’ils sont morts analphabètes. Je crois quand même que ça les ferait rigoler. Ils n’y croiraient pas. Surtout, ils ne verraient pas l’impact que cela représente car les écrits restent. Ce livre restera comme une autobiographie, un livre de sociologie ou un livre d’histoire. Les conséquences de la guerre d’Algérie ont encore des séquelles aujourd’hui.

Vous décrivez le comportement violent de votre père envers vous et votre mère. Est-ce qu’avec le temps, on pardonne ?
Avec le temps, on apprend à ne plus juger la misère de l’espèce humaine. On apprend à ne plus avoir de réactions brutales et négatives sur le comportement des autres. On apprend à être sage. Je me mets à la place de mon pauvre père qui a débarqué à Lyon en 1947 sans savoir ni écrire, ni parler français. Il pensait y rester un an, il y est resté 60 ans. Il faut se rendre compte de la violence d’être là avec ses enfants dans cette terre d’exil dont il ne connaissait aucun des codes de comportement. Il ne s’est jamais senti français. D’ailleurs, lui, ma mère et tous les membres de ma famille ont été enterrés à Sétif. Dans cette ville, le 8 mai 1945 a vu se déclencher les premiers massacres de l’armée française parce qu’une manifestation avait été organisée par les Algériens de Sétif pour réclamer eux aussi l’indépendance. C’est une ironie du sort que ce peuple qui demandait son indépendance donne naissance à des migrations comme celle de mon père. Devant une telle ironie, il faut rester humble.

Dans ce livre, il y a beaucoup d’humour. Est-ce que c’est l’humour qui vous a permis d’affronter les épreuves de votre enfance ?
À ma naissance, je crois que ce sont mes parents qui m’ont transmis la sagesse devant la petitesse de l’espèce humaine et surtout devant cet immense besoin de consolation que nous avons tous. J’ai voulu dire à mes enfants dans ce livre « voilà qui nous sommes et avec moi l’écrivain Azouz Begag commence un arbre généalogique ».

Tout au long de votre livre, vous insistez sur l’importance de l’école de la république dans votre éducation. Vous dîtes que c’est elle qui vous a permis d’avoir une vie meilleure que celle de vos parents. Considérez vous que les jeunes qui comme vous ont des parents algériens placent la même foi dans le système éducatif français ?
Depuis 1986, 1.500.000 jeunes ont acheté mon premier roman « Le gone du Chaâba ». Il y a aussi les millions de jeunes qui ont vu l’adaptation en film. Ce roman est emblématique de la première génération d’écrivains beur. Nous avons constitué la première pierre de l’élaboration d’une mémoire collective. Le travail de l’école même s’il est rendu difficile par les péripéties actuelles doit être poursuivi coûte que coûte. On a plus besoin d’enseignants que de footballeurs.

Roman : Mémoires au soleil – Azouz Begag – Éditions du Seuil – 17.00 € TTC – 192 pages

Crédit photo : © Astrid di Crollalanza