De Saint-Étienne à 5 minutes au Paradis, le nouveau voyage de Bernard Lavilliers

Baroudeur, conteur, chanteur, boxeur, docker, il n’y a sans doute pas assez de mots en « eur » pour faire le tour des mille vies (sans doute inventées ?) de l’anarchiste originaire de la Loire. PressNut vous emmène dans un périple où la réalité s’efface devant la fiction. Déclaration épistolaire d’estime avec tentative d’humour.

Cher Bernard,

Anarchiste, en voilà un mot que j’affectionne ! Pas celui du poseur de bombes ou du révolutionnaire exalté par la violence. Non, je ne pense pas me tromper en écrivant que la facette anarchiste qui vous séduit (et moi avec), c’est celle de Boris Vian, Georges Brassens et de votre idole (un gros mot pour une graine d’ananar) Léo Ferré. J’ai tout dévoré de vos chansons avec la sensation de faire partie d’un club dans lequel je me suis invité de force sans demander ma carte de membre.

« Faits divers », première chanson de vous écoutée en boucle, un remède contre le cynisme. En 4 minutes, le défaitisme et la résignation résument la lente dégradation des rapports humains. Et puis j’ai adoré « Madones » et son « donner au plaisir le parfum du suicide », avec ces mots qui brûlent pour se consumer plus vite. Une vraie vie d’anarchiste est ici contée, l’existence qu’on n’ose pas, par peur du lendemain. Les libertaires me sont toujours apparus comme des copains, de ceux qui placent l’amitié comme religion mais qui inspirent une crainte de peur de les décevoir.

Bernard Lavilliers, vous créez votre propre mythe d’anarchiste aventurier. Tout est faux ou presque. Et alors ? Vos détracteurs sont ignares, ignorez-les ! Faut-il rappeler que votre mission première d’artiste est de rendre le monde plus supportable en trouvant dans la laideur la beauté que nos yeux embués sont incapables de voir. Ce n’est donc plus un mensonge mais un partage.

Comme John Ford, j’ai toujours préféré la légende à la réalité et dans le disque O Gringo, votre image du bodybuilder arpenteur (encore des mots en « eur ») des quartiers malfamés de New-York et du Brésil est né. Pour moi, c’est vous qui avez inventé la salsa. Dès que ça se frotte, j’attends toujours la cousine portoricaine qui habite le Spanish Harlem. Je connais la Jamaïque et ses recoins douteux toujours grâce à vous et aux paroles explosives de « Stand the Ghetto ». Bien qu’il y ait toutes ces sonorités tropicales, votre attitude est Rock, enfin votre voix surtout. Même sur des mélodies doucereuses, elle annonce la tempête, elle explose tout. Vous savez faire « Roll-er » sans guitare saturée. Léo Ferré aussi, il suffit d’écouter « la Maffia ».

Rien que les titres de vos albums accrochent mon imagination. Discographie sélective – Le Stéphanois (je vois l’enfer vert de Geoffroy Guichard), Les Barbares, 15e round (ça respire le cuir, la sueur jusque dans les notes), État d’urgence, Tout est permis, Voleur de feu (une vie à 1000 à l’heure sur sa bécane), O gringo, Carnets de bord, Samedi soir à Beyrouth, Causes perdues et Musiques tropicales (Corto Maltese, sors de ce corps !)

Dans « Les Mains d’Or », vous chantez l’abandon de la classe ouvrière par le monde moderne. Vous redonnez de l’humanité à ces personnes. La tristesse rencontre la poésie. « On dirait le soir des navires de guerre, battus par les vagues, rongés par la mer, tombés sur le flan, giflés des marées vaincus par l’argent les monstres d’acier. » Qui d’autre aujourd’hui à part vous a ce don de rendre la dignité à des parias ?

L’anarchie c’est quoi ? C’est l’ordre moins le pouvoir, le communisme sans la verticalité, le libéralisme sans la jungle. Ça vaut le coup d’en faire des chansons. Vous m’avez donné le goût de l’auteur d’ « Avec le temps ». Résultat au lieu de faire des choses extravagantes comme travailler son droit, acheter de la lessive ou réviser mon fait religieux, j’ai passé des après-midi allongé à absorber tout Léo Ferré. Mais que fait la Police ? Avec Guillaume Apollinaire, Louis Aragon, Charles Baudelaire, Jean-Roger Caussimon, Blaise Cendrars, Pierre Seghers, Tristan Tzara et Boris Vian, ma léthargie méditative a continué. Franchement, est-ce ainsi que les hommes vivent ?

« De n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur, la musique est un cri qui vient de l’intérieur. » Le refrain n’appartient plus à la chanson « Noir et Blanc » mais est devenu au fil des années un hymne. En une phrase toute la puissance émotionnelle d’une musique est condensée.

« 5 minutes au paradis », votre dernier album reprend le flambeau. Les colères sont identiques mais l’orchestration plus abrasive. Parce qu’il y a toujours de la beauté dans vos chansons, vous avez choisi d’être accompagné pour deux d’entre elles par un autre surdoué de la composition, Benjamin Biolay. « Montparnasse Buenos-Aires » et « Paris la grise » emporte superbement la mélancolie au fil du courant.

Merci Bernard.

Visuel : capture d’écran YouTube