Ce n’est pas la première fois que l’écrivain controversé fait parler de lui dans l’univers de la bande-dessinée. Les auteurs les plus prestigieux tels que Tardi ont déjà illustré des œuvres comme Mort à Crédit, Casse-Pipe ou encore Voyage au bout de la nuit. La particularité de ce nouvel album, signé Dufaux et Terpant, réside dans le fait qu’il raconte les derniers mois de la vie de Louis-Ferdinand Céline. Un récit construit autour du refuge de l’ermite de Meudon mais ponctué de flash-back qui nous emmènent loin, bien loin dans les souvenirs de celui qui fût tour à tour le cuirassier Destouches, le bon docteur à la Société des Nations et l’écrivain maudit en fuite vers le Danemark à l’issue de la seconde guerre mondiale.  

Le récit commence dans la fameuse maison de Meudon, route des Gardes, cette maison qui fût le dernier refuge de Louis-Ferdinand Céline et de sa troisième épouse Lucette. L’écrivain vit reclus au sous-sol entouré de ses animaux tandis que sa femme donne des cours de danse à l’étage. Céline se souvient. Défilent tour à tour sous nos yeux la charge des cuirassiers du 12ème sous la mitraille allemande, la rencontre de Céline et d’Elizabeth Craig à Genève, leurs amours compliquées… Entre temps Louis-Destouches est devenu l’écrivain Louis-Ferdinand Céline. Dufaux et Terpant racontent cela aussi très bien, avec la rencontre entre l’écrivain et son premier éditeur, Robert Denoël. Nous assistons à la naissance du Voyage au bout de la nuit. C’est émouvant. Il faut l’admettre. Et puis les choses se compliquent, Céline rate le Goncourt au profit de Guy Mazeline et n’obtient “que” le Renaudot. Pour compliquer encore les choses, la belle Elizabeth le plaque et retourne aux États-Unis…

La suite, tout le monde ou presque la connait. Nous n’allons pas la raconter à nouveau ici. La vie de Louis-Ferdinand Céline est extrêmement complexe et remplie. Dufaux et Terpant ont dû faire des choix. C’est compréhensible. Ils ont, par exemple, totalement passé sous silence ses pérégrinations d’après la première guerre mondiale avec Henry de Graffigny qui servira de modèle à Courtial dans Mort à Crédit. C’est pourtant avec lui que Louis Destouches a découvert sa vocation médicale. Passé sous silence également son mariage avec Édith Follet, avec qui il aura une fille, Colette. Dommage également qu’aucune mention ne soit faite du séjour de Céline à Clichy, au 36 rue d’Alsace. L’emplacement de sa plaque de médecin est d’ailleurs toujours visible de nos jours. C’est dommage car c’est dans ces murs que l’aventure a véritablement commencée. C’est là qu’il a débuté l’écriture du Voyage au bout de la nuit, parfois sous les yeux de sa fille Colette qui le regardait griffonner jusque sur les murs.

Dans l’ensemble, cette bande dessinée est plutôt réussie. Les Céliniens y trouveront sans doute leur compte car Jacques Terpant s’est visiblement inspiré de nombreuses photographies d’époque pour faire revivre le personnage. Pour ceux qui ne connaissent pas Céline, c’est un bel ouvrage qui permet de mieux comprendre l’écrivain. Certains passages sont assez étonnants, comme cette arrivée dans la brume de la Seine d’une galère à bord de laquelle se trouve Le Vigan, revenu de son exil argentin pour embarquer son vieil ami Louis avec ses compagnons de misère… Un délire, bien entendu. Toute la bande dessinée de Jean Dufaux et Jacques Terpant repose sur ce délire génial, cet abîme de l’âme de Louis-Ferdinand Céline.

Le Chien de Dieu – Editions Futuropolis – 17 €