Philippe Jaenada : “mes personnages sont aussi importants pour moi que si je les avais croisés dans ma vie”

Avec son nouveau livre, “La Serpe”, Philippe Jaenada mène l’enquête et nous replonge dans un fait-divers ayant secoué la France durant la dernière guerre : le triple crime du château d’Escoire. Au cœur de ce “Roman biographique” nous retrouvons le personnage d’Henri Girard (connu en littérature sous le nom de Georges Arnaud), accusé puis acquitté au terme d’un procès palpitant. Entretien avec l’écrivain.

PressNut News : Après “La femme et l’ours”, vous étiez semble t-il en panne d’inspiration. Depuis vous vous êtes tourné vers le fait divers. Pourquoi?

Philippe Jaenada : Je n’étais pas en panne d’inspiration parce que je n’ai jamais d’inspiration. J’étais en panne de vie. Mes sept premiers romans forment une sorte de boucle et suivent ma vie, sans pour autant être autobiographiques. Dans mon premier roman le héros est un jeune célibataire qui cherche l’amour, dans le deuxième c’est un jeune célibataire qui a un coup de foudre terrible pour une femme qui passe, dans le troisième il se marie avec la femme en question, etc. Vient ensuite l’horreur de la vie conjugale, le bébé, bref, ça suit ma vie. Dans “La Femme et l’Ours” qui est le dernier, je voulais faire un truc vraiment glauque, genre fond du gouffre avec le mec qui quitte le domicile conjugal et part complétement en vrille dans les bas-fonds, ce qui n’est pas du tout réel…

Pourquoi vous êtes vous retrouvé en panne de vie?

Dans ma vie, il ne se passe absolument rien, j’ai une vie complétement routinière, monotone, plate et qui me convient parfaitement. Mais pour la littérature, c’est nul. Je ne vais pas raconter mes courses à Franprix ou le dernier épisode de Koh Lanta.

Vous avez donc opéré un basculement dans vos trois derniers ouvrages. Pourquoi cet intérêt soudain pour le fait-divers?

Puisque je ne pouvais plus raconter ma vie je me suis dit que j’allais raconter la vie des autres. Je n’ai pas une passion spéciale pour les crimes mais j’aime bien les faits-divers. Ce sont des choses anecdotiques mais qui ont des conséquences gigantesques dans la vie d’une personne et des personnes qui l’entourent. Si mes trois derniers livres sont consacrés à des gens qui ont été mêlés à des faits-divers, c’est parce que l’on dispose d’un matériau, d’une matière première extraordinaire. S’il y a eu fait-divers, il y a eu enquête avec des gendarmes et des juges d’instruction qui se sont penchés sur une personne et ont essayé de cerner, définir, écrire absolument toute sa vie en rencontrant tous les gens qui l’ont connue, depuis son enfance jusqu’à la veille du crime. Sur des gens comme Pauline Dubuisson ou sur Henri Girard, je dispose de plus d’informations que sur ma mère.

Pour “La Serpe”, vous vous retrouvez donc à Périgueux pour mener votre enquête. Pourquoi le dossier était-il interdit de consultation jusqu’à présent?

Justement, c’est aussi pour ça que je m’intéresse à des faits-divers très lointains. Car il y a des choses très intimes dans ces dossiers et ils ne peuvent être consultés que 75 ans après le procès ou 25 ans après la mort du principal intéressé. Pour Henri Girard, le délai venait d’expirer et je suis le premier à avoir pu consulter le dossier.

Avec ce dossier et ce que vous avez pu trouver dans d’autres livres, vous avez dressé le portrait d’Henri Girard. C’est un personnage pour le moins ambigüe.

Pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois je me disais quel sale type. J’étais persuadé qu’il était coupable et en plus quand on s’intéresse à sa vie après le crime d’Escoire, tous les gens qui l’ont côtoyé disent qu’il était imprévisible, qu’il faisait peur, qu’il pouvait être violent. En me penchant sur ces quelques coups de serpe, je me suis rendu compte que cet événement avait modifié complétement sa personnalité. Avant le crime, on disait qu’il était un débauché, un sale gosse, mais quand on regarde bien c’était un jeune comme tous les jeunes qui aimait bien faire la fête et s’amuser. Après avoir bien avancé dans mes recherches j’ai découvert, grâce à des lettres dans le dossier, que toute sa vie avait été déterminée par le fait qu’il avait été accusé d’avoir tué l’être qu’il aimait le plus au monde, son père. Il a été enfermé 19 mois dans une prison atroce. Il a trainé toute sa vie le soupçon et le poids de cette affaire. Sa réaction a été de devenir froid, cynique, alors que toutes les lettres écrites avant le crime laissent transparaitre un jeune homme tendre, presque mièvre parfois.

Vous arrivez dans cet ouvrage à démonter bon nombre d’accusations portées à l’encontre d’Henri Girard. Le doute peut-il néanmoins subsister dans cette affaire?

A ce compte là le doute peut exister pour toutes les affaires. Je n’ai pas de doute, je suis absolument persuadé qu’Henri Girard était innocent et que tout ce qu’il a dit était vrai. Je viens de rencontrer Henri Leclerc qui était l’avocat de la famille dans l’affaire Omar Raddad et qui est persuadé qu’Omar Raddad est coupable. Il est d’ailleurs assez convaincant. Bref, oui on peut avoir des doutes mais en ce qui me concerne mon idée est clairement faite sur le cas d’Henri Girard.

J’ai lu que votre livre avait été difficile à construire. Comment procédez-vous?

Oui, c’était le plus dur. Je découvre ce personnage et ce crime, on dirait du sous Agatha Christie, presque kitsch avec ce château fermé de l’intérieur. Lorsque je me suis retrouvé à Périgueux pour enquêter je me suis dit que si je n’arrivais pas à faire un bon livre avec ce sujet en or, il fallait vraiment que j’arrête d’écrire. Comme je voulais que les gens suivent mon raisonnement, je voulais d’abord qu’ils pensent qu’Henri Girard est coupable mais cela impliquait de raconter deux fois la scène. Une fois sous l’angle “coupable” et une fois sous l’angle “innocent” donc ce n’était pas évident d’éviter les répétitions. La difficulté a été d’écrire le livre de façon à ce que cela ne soit pas ennuyeux, je voulais une forme de suspens. Mon but était que les gens ressentent comme moi, c’est à dire que pendant longtemps je l’ai cru coupable alors qu’en fait Henri Girard était lui aussi une victime. J’ai même pensé appeler le livre “La quatrième victime” mais cela faisait trop polard. J’avais beaucoup de matière première devant moi et j’ai mis des mois à agencer tout ça.

Justement, vous parlez de “matière première”. Aujourd’hui tout est numérique. Pensez-vous que l’on pourra mener le même type d’enquête dans le futur?

C’est très difficile à prévoir. En tout cas ce que je peux dire c’est que si j’ai pu trouver autant de choses c’est grâce à la numérisation. Alors en effet je suis tombé sur des lettres échangées entre Henri Girard et son père et l’on peut se demander de nos jours si lorsque les gens meurent on conserve leurs mails. Du point de vue de la correspondance entre les gens ce sera sans doute beaucoup plus difficile de trouver des choses dans cinquante ans.

Sur la couverture de votre livre on peut lire “Roman”. En fait ce n’est pas exactement un roman. Peut-on parler d’un nouveau genre littéraire?

C’est très compliqué. Déjà sur “La petite femelle” je n’ai pas voulu qu’il y ait marqué “roman”. Il n’y a rien parce que je considère que ce n’est pas un roman. Pour “La Serpe”, il y a “roman” sur la couverture, mais tout ce qui concerne le crime est scrupuleusement exact et n’a rien à voir avec du roman. Ce qui est du roman c’est d’une part la construction, qui est un travail de romancier, et d’autre part toute la partie où je raconte mon enquête. C’est un genre particulier et c’est impossible de lui trouver un nom. On pourrait parler de roman biographique ou d’exo-fiction comme disent certains journalistes. Sauf que cela me gêne car mon livre n’est pas de la fiction.

Comment définissez-vous votre relation avec vos personnages?

C’est un truc vraiment fort parce que pendant deux ans je ne fais rien d’autre. Je suis entièrement plongé avec un personnage. Pour moi ce sont des gens aussi importants que si je les avais croisés dans ma vie.

Vous annoncez dans “La Serpe” que vous aimeriez écrire encore 12 livres. Vous avez des pistes pour le prochain?

Je m’inquiétais parce que d’habitude, par un fait un peu hasardeux et miraculeux, dès que je rendais un manuscrit j’avais un sujet qui me tombait du ciel, à chaque fois. Et là, rien. Mais depuis deux ou trois semaines, j’ai des pistes. Je ne peux pas vous en parler parce que je sais que tout le monde cherche des sujets de tous les côtés. J’ai deux idées. Un fait-divers des années 60 et un sujet sur quelqu’un qui est en prison actuellement et que je crois innocent. J’en suis au tout début de mes recherches. J’aimerais parler de choses actuelles, mais ce n’est plus seulement de la littérature, on parle de gens qui sont en vie et je ne me prends pas pour un justicier. C’est ce qui m’embête dans les affaires récentes, je ne peux pas faire un livre pour dénoncer ou pointer du doigt quelqu’un. Je ne peux pas me permettre ça.

La Serpe de Philippe Jaenada, Julliard, 648 pages, 23 euros.

En Auvergne-Rhône-Alpes vous pouvez acheter “La Serpe” dans toutes les bonnes librairies. Par exemple, à Clermont-Ferrand, à la Librairie des Volcans. Ou encore à Lyon à la librairie Decitre.