Que dire quand on a rien à dire ? Que répondre quand on ne sait pas ? Les éléments de langage ont la faculté de vous sortir des situations où vous êtes à court d’arguments. C’est devenu la novlangue des hommes politiques et des communicants, à tel point qu’il est devenu impossible de distinguer les uns des autres. Petit guide non exhaustif à destination de ceux qui voudraient se lancer dans la conquête du pouvoir.

« Je représente la majorité silencieuse ». Tous les candidats à la Présidentielle ont sorti cette phrase énigmatique. Elle permet au politique qui annonce une mesure contestée de se donner une légitimité inattaquable. Qui est cette majorité silencieuse ? Difficile de le savoir du fait de sa discrétion. L’avantage de cette fameuse majorité est que par définition, elle ne viendra pas contester vos dires puisqu’elle ne l’ouvre jamais. Ceux qui exprimeraient publiquement des positions contraires seraient automatiquement classés dans le camp de la minorité. Vous tenez là un argument en or.

« Je suis du côté du Peuple ». Bien penser à claquer les 2 p du peuple pour donner un côté solennel à l’assertion. Notion floue par excellence, le peuple c’est qui ? Sont-ce les pauvres ? Les salariés, les petits chefs d’entreprise, les fonctionnaires, les artistes, les athées, les croyants, les écolos, les chasseurs ?
Toutes ces personnes ne forment pas une catégorie uniforme et sont parfois même antagonistes. Comment prétendre les représenter toutes ?
Quelque soit vos idées, si vous êtes interrogé sur un sujet sur lequel vous avez démontré votre parfaite méconnaissance, n’hésitez pas à invoquer le Peuple, ça fait toujours son effet et bien sûr, ça ne veut rien dire.

« Je revendique le fait d’être politiquement incorrect ». Très très à la mode surtout chez tout le monde. Le politiquement correct, c’est comme le con, c’est toujours l’autre et jamais soi-même. Se revendiquer d’être incorrect en France en 2017 en démocratie, c’est un peu comme se revendiquer Castriste sous Castro, Pinochetiste sous Pinochet, Taliban en Afghanistan, ça ne prête pas à conséquences. Ça vous donne même un vernis rebelle qui ferait passer la vague punk des Sex-Pistols pour un groupe de musette. L’expression sent le souffre et permet de dire les pires énormités et si l’interlocuteur prend un air ne serait-ce que circonspect de lui balancer « ah c’est sûr, c’est pas politiquement correct ». On pourrait imaginer qu’être incorrect, ce serait être socialiste à Wall Street, militant des droits de l’Homme à La Havane ou encore vouloir ouvrir un bar gay au Nigéria. Rassurez-vous, nos amis incorrects ne pousseraient jamais l’incorrection à remettre en cause leur petit confort.

« Ce n’est pas ce qui intéresse les Français ». À utiliser absolument si vous avez des casseroles au cul, exemples : soupçons de favoritisme, corruption, détournement d’argent publique. C’est la phrase de tous les honnêtes hommes qui nous représentent quand ils sont pris la main dans le pot de Nutella. Qu’est-ce qui intéresse les Français ? Là est la question, à laquelle jamais personne n’a réellement répondu. Les ventes exponentielles du Canard Enchaîné à chaque révélation prouvent exactement le contraire. Les adeptes de la méthodes Coué eux en sont persuadés « Ce n’est pas ce qui intéresse les Français ». Ce qu’il est en revanche possible d’affirmer, c’est qu’on n’a pas trouvé mieux comme échappatoire à une question embarrassante. À utiliser sans modération.

« Le grand vainqueur de cette élection, c’est l’abstention ». Élément de langage très pratique quand vous voulez éviter de dire que vous venez de prendre une déculottée et que les électeurs vous ont chassé comme un lépreux. Cette phrase a l’énorme avantage de vous épargner une cruelle remise en cause qui entrainerait inexorablement contrariété et Xanax. Cette diversion est applicable à presque tous les scrutins, puisque les Français lassés à juste titre de leurs communicants pardon de leurs élus se rendent de moins en moins dans les urnes.

« Il faut créer un nouveau paradigme, faire fusionner les synergies, inscrire le projet républicain dans une démarche qui fasse sens ». Toujours rester vague, entretenir le flou en utilisant des termes ronflants et abstraits. Le concret, c’est l’ennemi du politique. Allez-y, manier les concepts, les grands principes, parler de valeurs sans dire lesquelles.
Si votre interlocuteur vous comprend, c’est que vous vous êtes mal exprimé.