Grand contrôle de mes tétons

— De quel isolement parlez-vous ?
— De l’isolement dans lequel vivent les hommes, en notre siècle tout particulièrement, et qui se manifeste dans tous les domaines. Ce règne-là n’a pas encore pris fin et il n’a même pas atteint son apogée.
(Dostoïevski, Les frères Karamazov)

Il y a un an mourraient David Bowie et Leonard Cohen. À cette occasion, j’ai tenté de réécouter l’intégrale de leurs discographies respectives.

Avec celle de Cohen j’ai pris un certain plaisir, teinté d’un peu de tristesse en constatant que, voilà, l’œuvre studio complète de cet artiste, cinquante ans de carrière au compteur, un des chanteurs les plus aboutis du vingtième siècle, durait une douzaine d’heures. On est peu de choses et les fabricants actuels de chansons, qui peinent sang et eau pour en pondre dix dans l’année, doivent regarder avec effroi les kilomètres de musique offerts au monde par ce bon vieux Bach et tous ses confrères.

Bowie, c’est plus long. L’expérience m’a donné l’impression d’être un auto-stoppeur coincé pour l’éternité dans la voiture d’un type qui tournerait à l’infini sur le périphérique, sans jamais songer à prendre une sortie, en écoutant RFM, la face joyeuse. Pourtant, à sa manière improbable, en 2010 il m’a sauvé la vie. Je vivais alors dans une résidence de banlieue avec vue imprenable sur un parking décoré d’arbres aussi tristes que moi, ayant pour seule distraction, après avoir longé sur deux cent mètres la voie rapide donnant accès à l’autoroute, le plus vaste Carrefour de France. Après avoir tenu deux ans dans cet enfer tiède, j’ai craqué. J’ai d’abord échoué quelques temps dans le canapé d’un ami, puis m’est tombé dessus l’héritage inespéré d’une baraque en ruines où j’avais déjà vécu quelques mois, adolescent.

Une vie à mettre certaines questions de côté / Soit par manque de courage pour en accepter les réponses

Bien des années plus tôt, vers vingt ans (le bel âge pour fuguer), j’avais quitté mes parents sans donner de nouvelle, du jour au lendemain. J’avais fui comme on se suicide et ça m’avait fait un bien fou ; à ma résurrection j’étais nettement plus solide. À l’occasion de ce retour parmi les vivants, j’avais dû habiter quelques mois chez mes parents, mais dans la semi-ruine qu’ils avaient achetée entretemps, ils n’avaient pas prévu de pièce pour moi. Logique, j’avais coupé tous les ponts. Ne restait donc de libre qu’une sorte de débarras collé à leur chambre : huit mètres carrés, pas de fenêtre, pour seul ameublement un lit de camp à monture métallique (qui grinçait à chaque mouvement – et à l’époque je me branlais à longueur de nuit), quelques livres empilés au sol, mystères maritimes présentés par le Commandant Cousteau, anthologie de poèmes pour la fête des mères, et, face au lit, les planches en aggloméré vernis et les hauts miroirs piquetés de vert d’une énorme armoire de style années soixante, démontée et laissée là à mourir.

Lorsque j’en poussai la porte quinze ans plus tard, il ne me restait aucun souvenir. Je découvris un taudis rempli de meubles à moitié détruits (une semaine plus tard, une baleine en acier d’un mètre de long, jaillissant du canapé tel un éclair de mort, manquerait de peu transpercer l’ami qui avait eu l’imprudence de s’y asseoir) et impregné d’une odeur évoquant aussi bien le chenil de l’apocalypse que l’arrière-boutique d’un brocanteur mort de la peste. Dire que je m’y suis senti chez moi serait exagéré – mais ça l’était, chez moi, puisque je n’avais nulle autre part où aller. Que je le veuille ou non, ce lit où mon père était mort, ce matelas aux tâches jaunes plus grandes que mon torse, ces dizaines de bombes de laque à cheveux abandonnées un peu partout, ces multiprises figées dans vingt ans de graisse de cuisson, cette collection complète de l’Almanach Vermot, tout ça m’appartenait.

Une vie à dix à vingt à trente ans / Où on ne pardonne pas plus qu’on ne comprend

C’est dans ce contexte d’exploration déprimée que je suis tombé sur une chaîne pas vraiment hi-fi et sur l’impressionnante collection de vinyles de mes parents, qui me fit remonter quelques souvenirs du fond des âges : dimanches entiers à écouter Nana Mouskouri, Mireille Mathieu, des chansons paillardes yougoslaves (ma mère était nostalgique de son pays d’origine) ou encore les plus grands succès des Beatles interprétés par le célébrissime orchestre Ambiance Jeunesse Actualité – et, au milieu de tout ça, le deuxième album de Bowie, dont on se demande bien ce qu’il foutait là, le pauvre. N’ayant pour l’heure ni lecteur mp3, ni ordinateur, ni aucun autre appareil permettant d’écouter de la musique, n’ayant de toute façon pas non plus de musique (je mettrais plusieurs semaines à récupérer mes diverses affaires), Bowie est aussitôt devenu mon meilleur ami, mon sauveur. Mais la chaîne déconnait, et je vous assure qu’écouter Ground control to Major Tom en boucle, pendant trois jours, au semi-ralenti, avec de petites baisses de tension dues au léger voilage affectant le disque, dans une maison évoquant Amityville après six mois de squat par des Zadistes de mauvaise humeur, est une drôle d’expérience et aujourd’hui encore il m’arrive d’y repenser en tremblant. Mais au moins Bowie était là, dans ces heures sombres (et froides – le chauffage ne fonctionnait par très bien), il m’a accompagné. Quoique je pense de ses misérables chansons, je n’oublierai jamais ça.

Depuis, j’ai quitté cette baraque et tout ce que j’y ai laissé a terminé à la poubelle. Finis l’Almanach Vermot et le vinyle de Ground control to Major Tom, au clou la chaîne pas vraiment hi-fi et sa vitesse de lecture aléatoire, terminé. Quant à Bowie, qu’il repose en paix – et sa musique avec.

(Pour les intertitres : Une vie, Programme)

Une chronique de la rédaction d’AuvergneRhôneAlpes.info – Christophe Siébert