2017 manières de s'emmerder un peu moins le soir

« Il ne comprenait pas l’obsession de Lola pour le poète. Moi non plus, je ne comprends pas ta manie de baiser dans un cimetière, dit Lola, et pourtant je ne te juge pas pour ça. Oui, c’est vrai, admit Larrazábal, tout le monde a ses manies. »
(Roberto Bolaño, 2666)

Le soir du 31, au lieu de festoyer comme j’imagine la plupart d’entre vous, et au fait : bonne année, j’ai bouffé des Pringles (pub gratuite), bu de l’ice-tea à m’en faire péter la vessie, et, surtout, bossé toute la nuit sur les corrections du manuscrit de mon prochain bouquin, Descente : c’était une soirée formidable.

Les jours suivants, j’ai regardé toutes sortes de films, qui se sont pour certains révélés merdiques à un point absurde, mention spéciale à Ma Loute, sorte d’Everest dans sa catégorie, d’ailleurs je n’ai pas réussi à le franchir, après quoi j’ai bu de la bière et réfléchi à 2016, à 2017, à la mort, à la vie, à ce que j’allais bien pouvoir écrire ce coup-ci pour vous divertir, vous faire réfléchir. Peut-être pas vous faire grimper sur une chaise comme dans Le Cercle des Poètes Disparus mais au moins vous faire bouger d’un ou deux centimètres, peu importe la direction. J’ai toujours bien aimé la théorie du pas de côté développée par L’An 01, pas vous ?

À la fin (de la bière, de mes réflexions) je me suis dit que j’allais vous raconter pourquoi j’étais devenu écrivain. Je n’ai pas choisi d’être écrivain par amour particulier de la littérature, même si cet amour a fini par venir, mais parce que c’est la seule activité qu’il est possible de pratiquer chez soi, durant toute une vie, sans jamais sortir, sans que jamais personne ne s’y intéresse, et pourtant c’est tout de même une activité. Écrire n’est pas juste rester allongé sur son lit et attendre la mort en fixant son plafond, c’est ça aussi bien sûr, mais en plus on fait quelque chose, on accumule des phrases, l’oisiveté totale est teintée de quelques gestes. J’ai choisi d’être écrivain parce que c’est la meilleure façon possible, quand on a trop peur pour vivre et trop peur pour mourir, de ne pas faire partie du monde mais de faire quand même partie de quelque chose.

ÊTRE CLOCHARD EST UN BON PLAN DE CARRIÈRE

Quand j’avais dix-sept ans, j’écrivais plus ou moins tous les jours, enfin, disons chaque fois que ma dépression et ma flemme m’en laissaient le loisir, mais je ne me voyais pas du tout comme un écrivain, ni même comme un futur écrivain. Tout ce qui m’intéressait à l’époque, c’était quitter le système scolaire, éviter le système salarial – je ne voulais pas sauter de Charybde en Scylla, quoi – et me tirer loin de chez mes parents. Vu qu’il fallait que j’attende encore huit ans avant de pouvoir toucher le RMI, j’ai pris mon mal en patience, terminé le lycée, étudié un peu à la fac. Puis j’ai perdu patience et me suis tiré faire clochard à Toulouse. Je ne voulais vraiment pas avoir de patron, d’horaire ou de compte à rendre à qui que se soit. Clochard, relativement à ces critères-là, apparaît comme un bon choix de carrière. C’est bien longtemps après, il s’était écoulé environ dix ans depuis ma période toulousaine, que j’ai pigé que la littérature était le seul métier où ces conditions idéales sont réunies. Alors, vu que j’écrivais, que j’aimais ça de plus en plus, que je commençais à devenir pas trop mauvais, je me suis dit : pourquoi ne pas devenir écrivain ? Au sens professionnel du terme, je veux dire : gagner des ronds en faisant ce travail, payer mes factures avec mes phrases. Ça a pris du temps, je ne vous le cache pas. En fait ça fait deux ans que j’en vis à peu près, avec des hauts et beaucoup de bas, mais j’y suis enfin. Sur ma page Facebook y a marqué « prolétaire de la littérature » et c’est exactement comme ça que je me considère.

Néanmoins, je suis un prolétaire à la cool. J’ai la belle vie. Je me lève à l’heure que je veux, je travaille une heure dans la journée si ça me chante, ou quinze, ou vingt si j’ai envie, je bouffe quand j’ai faim ; mon amoureuse me le faisait remarquer hier aprèm : « c’est cool, de pouvoir faire l’amour quand on veut ! » Bin, ouais, c’est cool de faire l’amour à seize heures pendant qu’à la cuisine le repas de midi chauffe tranquillement (bon, cette fois-là, il a cramé – on s’en est remis, rassurez-vous), c’est chouette de vivre à son rythme, je vais pas me plaindre. Et c’est formidable, d’être payé pour réfléchir à des trucs, inventer des histoires et fabriquer des émotions.

SAINT-RÉMI, PRIEZ POUR NOUS

Vous savez quoi ? Sans le RSA, et avant ça sans le RMI, cette brillante carrière n’aurait pas été possible pour moi. Peut-être que ça n’aurait pas été une grande perte, j’en sais rien, peut-être qu’un écrivain de seconde zone en moins, ça n’aurait pas gêné grand-monde ? Peut-être qu’être obligé de bosser à l’usine aurait décuplé ma gnaque, mon envie d’y arriver, mon talent ? On ne saura jamais, j’irai pas à l’usine.

Alors, tous ceux qui sont contre les parasites, tous ceux qui estiment filer trop de pognon en échange de rien à des branleurs dans mon genre, musiciens inconnus qui ne jouent que dans des squats, artistes dont on ne voit pas les œuvres ailleurs que dans des fanzines à quatre sous, écrivains dont les manuscrits servent à Gallimard pour se torcher le cul, à tous ceux qui trouvent qu’en France il y a trop de couillons qui se pensent créatifs et croient que nécessaire est leur création, allez au bout de votre idée et votez pour ceux dont vous serez certains qu’ils nous couperont les vivres une fois pour toute, qu’ils transformeront tous ces parasites, tous ces aspirants qui n’y arriveront jamais, en employés de Mac Do enfin utiles à quelque chose. Mais n’oubliez pas un truc : dans un système où les suceurs de sang dans notre genre n’existent pas, eh bien la littérature, la peinture, la musique, redeviennent des activités réservées à une poignée de nantis, de bourgeois ; la création redevient un passe-temps pour riches. À vous de voir ce qui est le mieux : laisser la possibilité de devenir artistes, via la CAF et autres aides, aux enfants des classes moyennes et des classes laborieuses quitte à supporter une bonne proportion de couilles-molles sans talent, ou bien verrouiller ces activités, comme avant le vingtième siècle, et les laisser entre les mains des riches et rien que des riches.

UN SEUL TEXTE DE DAVID COULON VAUT MIEUX QUE TOUT PHILIPPE DJIAN

Et tant que j’y suis : vous avez aussi le choix entre continuer d’aller voir des films produits par des millionnaires, réalisés par des millionnaires, joués par des millionnaires et qui vont rapporter à tous ces millionnaires des millions de millions supplémentaires, et continuer d’acheter les disques des gros plein de lard de la chanson française, et continuer de lire les têtes de con, pardon, de gondoles de la grosse distribution éditoriale (pas de nom, sinon mon rédac’chef va encore me dire que je fais exploser le nombre de signe qui m’est permis), ou alors vous pouvez bouger vos culs, vous secouer un peu la curiosité, et essayer de voir quel genre de création vous financez en payant la CSG.

J’aimerais bien que votre résolution, pour 2017, ça soit d’aller assister à des concerts au Raymond Bar, à la Gueule Noire, au Grnd Zéro, au 17, à Relax et ailleurs ; que ça soit d’acheter Banzaï, Violences, Le Bateau et autres revues qui défrichent, qui cherchent, qui secouent les cocotiers bordant les sentiers battus ; que ça soit d’écouter les disques de Horse Gives Birth To Fly, Jean-François Plomb, Merde Fantôme, Trottoir, Isophrénia et autres musiciens qui ne joueront jamais pour l’Eurovision et ne passeront jamais sur France Inter ; que ça soit d’aller ouvrir les bouquins que publient Trash Éditions, Gros Textes, Les Crocs Électriques, Rivière Blanche, Al Dante, OVNI, United Dead Artists, Le Dernier Cri et j’en passe.

Puisqu’en payant la CSG et la TVA vous contribuez, au moins en partie, à ce que toute cette immense, inépuisable, florissante, fertile culture existe et qu’elle soit variée comme vous n’avez pas idée, j’aimerais bien qu’en 2017, anonymes mécènes, aimables producteurs sans visages, vous alliez voir ce qu’on en fait, de ce pognon. Parce qu’on en publie, des disques, des bouquins, des revues, des films, des bédés, assez pour remplir toutes vos maisons et pour tous les goûts ! On en organise, des expos et des performances, on en fait exister, des salles de concerts et des médiathèques alternatives, des festivals, on en fait tourner, des maisons d’édition underground, je vous jure ! Vous passeriez l’année entière à ne faire que ça, venir nous découvrir, que vous n’en débusqueriez pas la moitié !

Venez.