Open up your funky mind and you can fly
Free your mind and your ass will follow
(Funkadelic, Free your mind and your ass will follow)

C’est possible, de se raser la chatte sans être aliénée au patriarcat ? Et s’y laisser pousser les poils sans être féministe, c’est possible ? Et porter une crête sans être punk ? Une burqa sans être soumise ? C’est possible, de faire des choix individuels qui le sont pour de vrai et pas uniquement l’expression d’un déterminisme inconscient ?

Je crois que oui, mais j’observe avec colère que certains militants – et ils ont raison de militer, la question n’est pas là – refusent de l’admettre, soit par aveuglement et orgueil (« pauvres petits, ils ne savent pas ce qu’ils font mais nous allons les sauver d’eux-mêmes »), soit par volonté d’assujettissement et de domination, même chez les révolutionnaires on trouve des petits chefs. À tous ceux-là je dis merde, on n’a pas échappé à un catéchisme pour tomber dans un autre, faut foutre la paix aux gens cinq minutes.

Je crois qu’en France, mais si ça se trouve c’est pareil dans les autres pays, simplement je ne les connais pas assez pour en juger, il y a deux sortes de féminismes. Plus exactement, il y a toute une mosaïque d’idées et de manières d’agir, chacune visant à atteindre l’un ou l’autre de deux objectifs contradictoires. D’un côté, l’émancipation des femmes, et notamment la libération de leurs corps ; de l’autre, la conquête du pouvoir, et elle consiste à dicter des règles, interdire, autoriser, décider ce qui est bon pour la cause ou la trahit. Dans toute contestation organisée, que son objet soit le patriarcat, le phallocratisme, le capitalisme, le racisme ou quoi que ce soit d’autre, deux tensions toujours s’opposent, d’un côté les libérateurs, de l’autre les récupérateurs. Mais à quoi ça sert, bordel, d’échapper à ceux qui nous disent que se raser la chatte est la seule option possible pour être une vraie femme, si c’est pour tomber dans les pattes de ceux qui nous culpabilisent en expliquant que se la raser est la preuve de l’oppression que nous subissons malgré nous ? À quoi ça sert, de réussir à éradiquer de notre corps tous les publicitaires y pullulant comme la gale, si c’est pour le livrer à des idéologues plus affamés qu’une armée de puces ?

UNE CHATTE EST UNE CHATTE EST UNE CHATTE EST UNE CHATTE, ET RIEN D’AUTRE !

Notre corps n’appartient ni au pouvoir ni à ceux qui le contestent, notre corps n’est pas un putain de message ni un argument de plus dans leurs interminables dissertations ! Ce que nous faisons de nos chattes, jambes, aisselles, est une affaire privée, ne concerne que nous ! Ceux qui transforment ça en idéologie sont des crapules. Et pour les crapules, une seule réponse : le goudron et les plumes. L’émancipation, bon sang de bois, ne consiste pas à s’arracher aux griffes des oppresseurs pour se jeter dans celles des libérateurs ! Et là, je parle de féminisme parce que la conversation est venue sur ce tapis-là avec la femme que j’aime, mais bordel ça vaut pour tout le monde ! On peut être marxiste et croire en Dieu, de droite et avoir les cheveux longs, adhérer à la CGT et écouter de la bonne musique !

De plus il m’apparaît bien ténu, le rapport entre un choix esthétique, ou de consommation, et l’expression d’une volonté politique. Ce prodige, qui transforme la fidélité à telle marque et le boycott de telle autre en action pour la paix, contre le colonialisme, pour l’égalité entre hommes et femmes ou contre l’homophobie, voilà bien le plus grand miracle de notre époque ! Que nous achetions un slip, un pantalon ou du café bio, que nous n’achetions pas de clopes, de pâtes ou de godasses, arrêtons cinq minutes de délirer, nous ne militons pas pour deux ronds. Nous consommons des produits, nous refusons d’en consommer d’autres, nous fondons nos choix sur un certain nombre de critères et parmi ceux-là, peut-être, l’idéologie supposée de ladite marque. Mais, nom de Dieu, depuis quand boycotter Danone ou Nestlé ou McDo ou va savoir qui, depuis quand ne pas bouffer de yaourt ou de hamburger, est un geste politique ? Redescendons sur Terre ! Écrire un livre expliquant pourquoi Danone est une entreprise dégueulasse, ça, oui, c’est un geste politique, ou poser une bombe dans une usine Nestlé, ou se faire élire et interdire l’installation d’un restaurant McDonald sur le territoire communal, ou loger une balle dans la tête d’un grand patron.

ON EST LES CHAMPIONS, ON EST LES CHAMPIONS, ON EST LES CHAMPIONS DU SPECTACLE !

Néanmoins, ce tour de passe-passe par lequel les consommateurs se sont persuadés que le choix de leur consommation relevait du militantisme, je ne le comprends que trop. Il est la conséquence de cette idée grotesque consistant à penser que tout est politique. Le moindre geste posséderait une portée idéologique ? Mais quelle foutaise ! C’est ainsi qu’en épinglant sur sa veste une petite main jaune et un petit ruban rouge on lutte contre le racisme et le SIDA, qu’en regardant à la télé un spectacle caritatif animé par des millionnaires, on lutte contre la pauvreté. Remarquez, dans la mesure où, en regardant un match à la télé, on se sent aussi victorieux que l’équipe qui vient de transpirer pendant quatre-vingt-dix minutes, pourquoi pas ? On est les champions, on est les champions, on est les champions du Spectacle ! C’est fou, cette capacité à se convaincre, à si peu de frais, d’être engagé. C’est fou, cette impression, digne d’une hallucination collective, que mettre un pin’s, ne pas bouffer de barre chocolatée ou se raser/ne pas se raser la chatte nous range dans la même équipe que Simone Weil, Judith Butler ou Jean-Marc Rouillan. C’est fou, qu’en lisant cette chronique certains lecteurs puissent se dire que je suis un auteur engagé – pitié, abstenez-vous.

Je rêve d’un monde mieux hiérarchisé, moins confus, où ce ne sont pas les spectateurs mais les sportifs qui gagnent et perdent les compétitions, où s’occuper de sa chatte est une activité intime, où les corps n’appartiennent qu’aux âmes qui les habitent. Je rêve d’un monde où ceux qui veulent changer les choses le font à coups d’idées, d’actes, mais pas en manifestant, face à telle ou telle mode, telle ou telle injonction, leur adhésion ou leur rejet. Et tant que j’y suis, je rêve qu’enfin, enfin, ils le fassent pour eux-mêmes et personne d’autre, éventuellement motivés par l’envie que leurs discours, que leurs actions, servent d’exemple – mais pas au sein d’un groupe ni dans une intention prosélyte. Que chacun milite pour son cul et foute enfin la paix à celui de son prochain, voilà ce qui serait bien.

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