2016 nuit gravement à la santé

Moi je suis fasciné, je le dis. Tout ce que la civilisation a produit. C’est impressionnant de richesse, et par contrecoup, la pauvreté de l’existence est impressionnante aussi. (…) Par pauvreté de l’existence, je veux dire le point auquel on s’emmerde. C’est extraordinaire, le point où on s’emmerde.

(Jean-Patrick Manchette, L’Affaire N’Gustro)

Il paraît qu’en fin d’année on fait des bilans. Pour ma part, j’aurais vu mourir un libraire et naître une maison d’édition, j’aurais enterré un manuscrit et j’en aurais mené un autre à terme. Une année équilibrée, en somme, sur le plan métaphysique. Et pour ce qui est du monde ? Là, par contre, je le trouve plutôt mitigé, le bilan. Ce que je retiendrai de 2016, et c’était vrai en partie lors des années précédentes mais ça a pris un tour nouveau, atteint un point critique, c’est cette immense obsession de la mort et du ricanement, et leur victoire qui me semble totale.

Un bon procédé, pour illustrer une idée, consiste à trouver un exemple résumant les choses, tenant lieu à la fois de métonymie et d’allégorie, et je crois que j’ai ce qu’il faut. Les nouveaux paquets neutres incarnent assez bien notre attitude et la manière contemporaine de voir le monde, dans ce pays. L’image qui me vient, quand je pense à la France, c’est un type assez âgé, dont toutes les dents sont pourries, et dont le principal loisir, le seul amusement, consiste à chercher dans le dedans de sa gueule, armé d’un cure-dents, les zones les plus abîmées, les plus douloureuses. Et puis, une fois qu’il les a trouvées, à les trifouiller le plus profond possible, le plus au cœur du nerf, jusqu’à avoir la main qui tremble, les larmes aux yeux, du sang plein la bouche – et à se réjouir de ça. Pour rien au monde il n’irait chez le dentiste, ce type un peu âgé, tant son masochisme est la seule chose qui lui reste, son dernier haillon. Pourquoi, comment sommes-nous devenus ainsi ? Je n’en sais rien. Mais c’est pourtant ce que nous sommes, ça j’en suis sûr, je vois cette attitude à l’œuvre chaque jour. Cette chose que nous appelons ironie, sarcasme, persiflage, ce comportement que nous croyons avoir hérité de Rabelais, de Molière, du professeur Choron, de Reiser, de Siné, mais qui n’en est que le fantôme, qui n’est que la joie méchante de rater. La rage, oui, celle-là même qui animait ceux que je viens de citer mais nous, nous en sommes au dernier stade : celui où les membres tremblent de manière incontrôlée, où l’écume mousse entre les lèvres, où l’animal, dans sa confusion grandissante, se sachant condamné, mord tout ce qui passe à sa portée, y compris lui-même.

LA ROUTE A ÉTÉ COURTE DE THÉLÈME À GROSLAND

Les paquets neutres, oui, comme un condensé de tout ça, comme un hiéroglyphe qui dit tout ce qu’il y a à savoir de notre pays et de nous qui l’habitons, à commencer par sa première contradiction : neutre, vraiment ? Qui serait assez naïf, ou assez dingo, pour croire qu’en ce monde, quelque chose qui a un rapport avec la communication ou avec le fric pourrait être neutre ?

« Le paquet neutre se définit par une absence de tout accessoire publicitaire rappelant l’univers de la marque : couleurs, images de marques, textes promotionnels.
« Tous les paquets de cigarette et de tabac à rouler seront d’une couleur standardisée, quelle que soit la marque.
« De nouveaux avertissements visuels et élargis à 65% du paquet (…) seront apposés, en haut du paquet.
« Le nom de la marque et du descriptif seront imprimés en caractères uniformisés et dans une couleur standardisée. »
(Source)

C’est plutôt cocasse, de qualifier de neutre un packaging qui a pour fonction de dissuader l’achat de l’objet qu’il emballe. En tout cas, au hasard des rues que j’ai foulées en France, en Belgique et en Suisse pendant la tournée Jeanne Van Calck, je suis tombé sur toutes sortes de paquets qui m’ont donné l’envie d’entamer une collection. Pour l’instant, mes deux préférés sont celui orné d’un pied complètement bouffé par la gangrène (il faut le voir pour le croire : imaginez qu’un des protagonistes de La nuit des morts vivants ait décidé de fumer trois ou quatre cartouches en moins de vingt-quatre heures), et celui que décore une photo de cendrier dont les cendres qu’il contient ont la forme d’un fœtus. Lecteurs, lectrices, si vous voulez me faire plaisir, envoyez-moi les vôtres !* (Vides, s’il vous plaît : je suis non-fumeur)

Glissons rapidement, pour en finir avec cet aparté qui n’est pas tout à fait le sujet de cette chronique, sur le fait que le tabac, si on met en balance les dépenses de santé publique, le manque à gagner dû aux morts qui se soustraient prématurément à l’impôt, l’argent que rapportent les taxes et les économies réalisées sur les retraites non-versées aux fumeurs décédés, est une source de revenus pour l’État. Un milliard à peu près, selon BFM, ce qui fait de l’État la seule entité (à ma connaissance) à militer contre l’exercice d’un commerce dont elle tire profit.

UN MONDE OÙ LA MORT RICANANTE A GAGNÉ

Moi, ces paquets neutres, les photographies gores ou simplement sordides qui les accompagnent, le marronnasse qui a été choisi, je les trouve révélateurs de notre déséquilibre. Quand j’observe mes contemporains, quand j’examine leurs actes, leurs discours, leur manière d’appréhender les tragédies de leur époque (ou le mouvement de l’Histoire, comme vous préférez), j’ai le sentiment d’avoir affaire à des gens qui face à la mort, à laquelle ils pensent en permanence, sont tiraillés entre le désir puissant et la peur extrême, et que ce tiraillement se traduit par un cynisme extraordinairement déprimé. La France était le pays de l’humour : elle est devenue celui du rire jaune. Et je ne m’exclue pas de la farandole névrosée, moi qui manifeste mon envie de collectionner ces paquets promettant la mort à ceux qui les achètent, moi qui compare l’argent que coûtent les fumeurs, l’argent qu’ils rapportent, et qui ricane en constatant combien la mort est un bon business.

Nous sommes des gens bizarres. Chaque fois que ça empire quelque chose en nous se réjouit, quelque chose jouit à chaque lézarde, à chaque menace que ça dégringole pour de bon sur nos crânes. Nous jouissons d’avoir le président le plus impopulaire du siècle. Nous jouissons de l’impuissance de l’État face au terrorisme, face à la crapulerie de la haute-finance, face à sa propre corruption, face à l’imbécillité de certains d’entre nous. Nous jouissons de notre propre impuissance, petits Nérons que nous sommes tous devenus, et qui pendant que brûle Rome, cherchent la meilleure punchline, celle qui sera le plus retwitée. De l’affreuse, de la terrible stupidité de certains d’entre nous, nous tirons un plaisir indicible, sale ; le paquet neutre, ce concentré d’ironie morbide, est un parfait résumé de ça. Un produit mortel, que nous consommons par plaisir, vendu très cher par des gens conscients de nous tuer, et que l’État autorise et empêche dans le même mouvement, cet État que nous voyons tout à la fois comme notre patron, notre employé, notre représentant et notre ennemi. Qui dit mieux ? Quel objet pourrait-on trouver pour incarner aussi bien nos contradictions, nos incohérences, le plaisir que nous éprouvons à aller mal et à en être lucides ?

LA VIE EST UNE FARCE MAIS JAMAIS UNE BLAGUE

Il paraît qu’en fin d’année, on prend des résolutions. Pour ma part, je vais tenter de résister un peu mieux, un peu plus, à l’ironie, à la malice, au persiflage, tous ces anticorps qui, naguère salutaires, sont devenus cancers à force qu’on les laisse prendre possession de tout. Je vais essayer de me souvenir, à chaque seconde si je peux, que la mort, la littérature, l’amour, sont des choses sérieuses, que la vie est souvent comique mais qu’elle n’est jamais, jamais, au second degré.

Et ma collection de paquets de cigarettes macabres, j’en ferai non pas un objet dérisoire, ni un outil de dérision, mais un memento mori, bordel de merde.

Joyeux Noël à tous.

*Christophe Siébert, 5 rue Sainte-Rose, 63000 Clermont-Ferrand. D’avance, merci. J’exposerai sans doute sur ma page Facebook les plus dégueulasses.

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Chroniqueur PressNut News - courriel : christophe@pressnut.com. Écrivain, vit et travaille à Clermont-Ferrand. Christophe vient de publier deux textes : "Paranoïa" (Trash Editions) et "Je n'avais pas envie de mourir" (La Belle Epoque). Sa page : https://m.facebook.com/christophe.siebert.serie.z.existentielle/