Mort de Fidel Castro : « L’histoire de cet homme n’est pas encore écrite »

Les obsèques de Fidel Castro ont eu lieu le 29 novembre 2016 à La Havane. Un homme adulé par certains autant que détesté. La rédaction de PressNut News a souhaité mieux connaître ce personnage majeur. Nous sommes allés à la rencontre de Guy Azaïs, ancien diplomate aujourd’hui à la retraite en Auvergne. Guy Azaïs qui a été premier secrétaire de l’ambassade de France à Cuba, ambassadeur de France au Bénin, en Colombie et en Angola est un témoin privilégié de l’épopée Castriste. Entretien.

PressNut News : Vous avez été premier secrétaire à l’Ambassade France à Cuba, c’est bien cela ?

Guy Azaïs : J’ai été nommé en 1976 à la Havane comme numéro 2 de l’ambassade de France. J’ai très vite senti que le régime cubain était au fond la traduction, la pointe extrême d’un long conflit entre la latinité et le monde anglo-saxon. A mon arrivée, Cuba était au pinacle de son influence dans le monde et à l’époque le téléscripteur du Quai d’Orsay envoyait presque tous les jours des informations sur le régime de Fidel Castro. L’ambassade était particulière car nous n’avions pas de contacts avec le monde politique de Cuba. Nous suivions ce qu’ils faisaient en Afrique, ce qui était le principal centre de nos intérêts. Mais le contact avec les cubains était difficile. J’ai rencontré plusieurs fois Carlos Rafael Rodriguez qui était le directeur des relations internationales au Comité Central et c’était un événement, quelque chose de considérable.

PressNut News : Ce sont les soviétiques qui ont financé la Révolution cubaine ?

Guy Azaïs : Non. C’est au Mexique que Fidel Castro a rencontré Che Guevara et c’est dans ce pays qu’a fomenté la révolution cubaine, avec l’aide et le financement des américains. La CIA qui en avait assez du régime corrompu de Battista a financé la révolution de Fidel Castro. Donc, tout naturellement, le premier voyage que Castro a fait après sa prise du pouvoir était aux Etats-Unis. Il a rencontré non pas Eisenhower mais Nixon qui a très peu apprécié le programme collectiviste de Fidel Castro. Les relations se sont envenimées entre Cuba et les États-Unis. Khrouchtchev a profité de la situation pour placer ses pions à moins de 20 minutes d’avion des côtes américaines. Cependant, les relations entre Cuba et l’URSS n’ont pas toujours été au beau fixe. Cuba a aussi frayé avec la Chine et de nombreux pays du tiers-monde. Fidel Castro s’est éloigné un moment de l’URSS avant de prêter à nouveau allégeance aux soviétiques en 1968 lors d’un grand discours à La Havane approuvant l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie.

PressNut News :  En quoi consistait votre mission lorsque vous étiez en poste à Cuba ?

Guy Azaïs : Notre mission à La Havane consistait  à observer la révolution cubaine. c’était un régime extrêmement policier avec des comités de défense de la révolution qui noyautaient la population. Une population sanctionnée en cas d’écarts par la suppression des tickets de rationnement . Ces tickets de rationnement sont d’ailleurs encore en vigueur aujourd’hui. Notre attention portait principalement sur ce que faisait le régime cubain en Afrique, car nous y avions des intérêts.

Nous étions dans la Jeep de Fidel. Il était très charmeur

PressNut News : vous avez rencontré Fidel Castro ?

Guy Azaïs : J’ai rencontré Fidel Castro, mais plutôt de façon anecdotique car j’ai accompagné Dominique Baudis, alors journaliste de France 3, à une invitation à suivre Fidel dans les provinces. Nous étions dans la Jeep de Fidel. Il était très charmeur. Avec sa barbe, il avait dans sa personnalité quelque chose presque de biblique. Il émanait de lui quelque chose de tout à fait exceptionnel. Fidel Castro était un romantique exalté et un homme d’une présence charismatique considérable.

PressNut News : Pourquoi a-t-il cherché à exporter la révolution cubaine en Angola plutôt qu’en Amérique Latine ?

Guy Azaïs : En fait cela a démarré par le Congo Belge où s’est rendu Che Guevara dans les années 1960.

PressNut News : Che Guevara était envoyé par Fidel Castro ?

Guy Azaïs : Il est compliqué d’évaluer leurs rapports. Ils étaient très jaloux l’un de l’autre. Quoi qu’il en soit, Che Guevara a échoué au Congo Belge. Du reste, je suis persuadé que Fidel Castro s’est débarrassé de Guevara. Lorsque Che Guevara a été envoyé en Amérique Latine pour faire la révolution en Bolivie, il a été découvert comme par hasard par la police bolivienne et nous avons toujours pensé que Fidel Castro, par l’intermédiaire du PC bolivien, l’avait livré aux autorités. De même que nombre de proches de Fidel Castro ont disparu dans des conditions troubles : Huber Matos, Osmany Cienfuegos…

PressNut News : Que s’est il passé en Angola ?

Guy Azaïs : Après la révolution des œillets au Portugal, Castro a compris qu’il aurait une carte à jouer. Les colonies portugaises en Afrique étaient le Mozambique, la Guinée-Bissau et l’Angola qui intéressait profondément Cuba. C’est un pays riche, peu peuplé et avec une position géostratégique intéressante. Cuba a soutenu le MPLA, le mouvement marxiste. En provoquant une indépendance de l’Angola, ce pays a été pris dans un cycle de guerre civile. Les cubains sont intervenus avec le soutien des soviétiques. 40 000 cubains sont allés se battre en Angola. Une fois la victoire acquise, Fidel Castro a rapatrié ses hommes.

PressNut News : Et en Amérique Latine, Fidel a t-il tenté d’exporter sa révolution ?

Guy Azaïs : La Bolivie lui paraissait être un pays clé, mais il a échoué. En revanche, il a partiellement réussi en Colombie. Les FARC qui sont une émanation de la révolution Cubaine ont failli mettre à genoux la Colombie.

PressNut News : Selon vous quel est le bilan de l’ère Fidel Castro ? Il a été adulé par certains, décrié par d’autres qui l’accusaient de vivre comme un nabab. Quel est le sentiment qui prédomine chez vous qui avez connu ce personnage majeur ?

Guy Azaïs : C’était un homme né dans un pays trop petit pour lui. Il a rêvé d’être une sorte de Bolivar, libérateur de toute l’Amérique Latine, comme Bolivar l’avait été au XIXe siècle. Mais il a mal mesuré que les américains ne pouvaient tolérer de le voir essayer de manœuvrer dans ce qu’ils considèrent être comme leur chasse gardée. L’homme était impressionnant, entouré d’un mystère épais, nous ne savions jamais vraiment où il était. C’est un homme peu recommandable au regard de nos canons mais il a profondément marqué l’histoire récente et il a réussi à sortir son pays de l’orbite américaine. Le contraste saisissant lors de l’annonce de la mort de Fidel Castro fut la joie des exilés du côté de la Floride et la tristesse organisée du côté de la Havane. Bien sûr Fidel Castro a redonné la fierté à son pays, même s’il l’a mené à la baguette. Ses réalisations dans le domaine de la santé, de l’éducation sont incontestables, ça a été fait au prix d’une tyrannie épouvantable, d’exécutions d’opposants politiques. Il est très difficile de juger un homme de cette ampleur. L’histoire de Fidel Castro n’est pas encore écrite…