Tranche de vie d'un crevard underground
journalism_by_jacklovesallys

« Qu’arrivera-t-il aux artistes sérieux qui souhaitent conserver [leurs] qualités dans leur travail ? » « Ils seront underground »
(Marcel Duchamp, 1962)

C’est l’histoire d’un type qui écrit dans des revues littéraires et dans des fanzines de poésie. C’est l’histoire d’un type qui passe des heures et des heures à travailler sur des textes ensuite lus par deux cent, trois cent, cinq cent lecteurs et ce type n’en retire pas un sou, c’est l’histoire d’un type qui bosse gratuitement. Mais pourquoi est-ce que ces revues, ces fanzines vendus dix ou quinze balles, ne paient-ils pas leurs auteurs ? Sont-ils radins ? Eh ! non. Simplement, les personnes qui les dirigent ont fait le choix de refuser les subventions, ou bien alors en ont demandées et attendent encore une réponse. Alors tout le fric que génèrent les ventes et les abonnements sert à payer l’imprimeur. Et quelques autres frais fixes, en tout cas pas à enrichir les auteurs, ni les maquettistes, ni les rédac’chef, ni personne qui est lié de près ou de loin au contenu de l’objet, en fait. L’encre et le papier valent plus cher que les mots, mes amis.

C’est l’histoire d’un type qui écrit des recueils de poésie, des recueils de nouvelles, des romans. Tous ces livres sont publiés à quelques centaines d’exemplaires par des éditeurs courageux et pas très connus, certains sont quelquefois prestigieux dans ce qu’on appelle en France l’underground, et ils luttent d’une année sur l’autre pour simplement ne pas crever. C’est l’histoire d’un écrivain le plus souvent payé en exemplaires qu’il doit vendre lui-même (théoriquement, ça n’est pas légal), parfois en droit d’auteurs, et tout ça correspond, en gros, à quelques centaines d’euros gagnés chaque année pour des livre qui vont être lus par deux ou trois cent personnes, cinq cent les années fastes, des livres qui auront demandé un an, deux ans, trois ans de travail.

Serait-ce l’histoire d’un type dont les éditeurs sont radins ? Eh ! non. Simplement, ils refusent de demander de l’aide au Centre National du Livre (ou bien la demandent mais le CNL considère que ça ne vaut pas le coup de les aider, qu’il vaut mieux filer son fric à Verticales ou à Actes Sud, ces maisons menacées par l’indigence). Mais où va le fric, alors, si les bouquins se vendent aussi bien, aussi mal, qu’ailleurs ? Chez l’imprimeur, essentiellement, un petit peu dans les poches du libraire et, pour les plus téméraires d’entre eux, dans celle du diffuseur – le diffuseur, c’est le VRP qui va de librairie en librairie pour convaincre le cher commerçant de prendre tel ou tel livre, un peu comme le représentant Ricard dans les bistrots. En fait, la plupart des livres se vendent à perte et chaque fois que vous en achetez un, vous coûtez du pognon à l’éditeur, arrêtez !

RSA ET BIÈRE LIDL

Blague à part, ce qui fait tenir les revues, ce sont les pubs et les subventions, et les revues indépendantes n’ont ni l’une ni l’autre, et ce qui fait tenir les éditeurs ce sont les subventions et les gros succès, et les éditeurs dont je parle ici n’ont ni l’une, ni l’autre : quand un auteur commence à marcher un peu, il fuit à toute jambe les Marais Maudits de l’Underground pour aller lui aussi signer chez Gallimard et serrer la louche aux pigistes de Libération. Évidemment, vous croyez quoi ? Qu’ils sont des missionnaires ?

Alors, voilà, pas de sou pour payer l’éditeur (tous ceux dont parle cette chronique sont au RSA, ou bien en fin de droit, ou bien dépendants d’un travail alimentaire), encore moins pour payer l’auteur.

C’est l’histoire d’un type qui, pour faire connaître son travail à de nouveaux lecteurs, a cherché un moyen de faire de la promo qui ne passe pas par la télé (vu qu’il n’en ont rien à foutre de lui), ni par France Inter (vu qu’ils n’en ont rien à foutre de lui), ni par la presse culturelle (vu que la presse culturelle, en France, a pour mission de faire connaître au public des auteurs que le public connaît déjà). Alors, que fait-il ? Il lit ses textes sur scène. Il monte quelquefois de belles tournées. La prochaine, en duo avec une collègue à lui, va durer trois semaines et enchaînera presque vingt dates en France, Belgique, Suisse. Bien sûr, comme ils ne sont pas intermittents et ne jouent que dans des lieux qui ne sont pas subventionnés et refusent de faire payer l’entrée quinze balles et vendre le demi de bière à cinq euros, ils leur restera dans les poches, une fois déduits tous les frais, entre cinq cent et mille euros s’ils se démerdent bien. Au black, évidemment, et qui viendront s’ajouter aux quelques autres sources de revenu. L’une d’elles, c’est l’écriture de chroniques comme celle que vous êtes en train de lire. Chaque chronique écrite pour PressNut lui rapporte cent euros, il en écrit deux par mois. Il accepte aussi des commandes de toutes sortes, des choses qui l’intéressent, d’autres qui l’intéressent moins, en tout cas il dit oui à peu près à tout du moment que ça paie les factures, car il a choisi de ne rien faire d’autre qu’écrire, et comme il est têtu comme une brique il ne changera pas d’idée. Heureusement qu’il y a le RSA, les bus pas cher et qu’Internet est accessible à tout le monde, sinon y a bien longtemps qu’il serait redevenu clochard.

L’UNDERGROUND SENT LA CHAUSSETTE SALE

L’underground est un mot aimable pour désigner, dans l’art et la culture, l’ensemble des gens qui ne vivent pas de leur travail et sont trop cons pour envisager de faire autre chose de plus lucratif. Si vous connaissez des boulangers que la faillite menace, des médecins qui devraient faire deux fois plus de consultations pour vivre correctement, des garagistes ou des agriculteurs qui vivent de l’aide sociale pour compléter leurs revenus, si vous connaissez des mères célibataires cumulant deux ou trois mi-temps sous-payés pour joindre le deux bouts, alors vous pouvez vous faire une bonne idée de ce qu’est l’underground.

Petite parenthèse pour que vous pigiez comment ça se passe dans le monde réel, en-dehors de l’underground : vendre cinq cent bouquins, c’est pas si mal. Des tas de type que vous connaissez parce qu’ils sont chroniqués dans Télérama n’en font pas autant. J’en connais un – j’ai pas le droit de dire son nom ni de nommer son éditeur mais c’est de source sûre, faites-moi confiance, mon indic a vu les factures – qui pour son dernier livre, une centaine de pages écrites tellement gros que ta grand-mère pourrait les lire dans le noir, a touché 80.000 euros. L’éditeur est-il richissime et généreux ? Point du tout ! C’est le ministère de la culture qui paie, tout va bien. Qu’on s’entende bien : je ne dis pas ça pour pourfendre la corruption. 80.000 euros pour un mauvais bouquin et que personne ne lira, c’est du fric qui ne servira pas à financer une nouvelle centrale nucléaire, qui ne servira pas à fabriquer un nouveau char d’assaut, et j’aime autant qu’il serve à promouvoir l’embourgeoisement des écrivains sans talent plutôt que l’asservissement des peuples – par contre, j’aimerais bien en croquer moi aussi, du bon pognon !

Bon. Remettons les pendules à l’heure un instant. Cette chronique n’est pas là pour faire couiner les violons. Le but n’est pas qu’on plaigne ces pauvres gens qui après tout ont choisi cette vie et qui se marrent pas mal. C’est une existence superbe et je vous recommande, à tous, de lâcher vos boulots et de vous y mettre. C’est l’histoire d’un type qui bosse quinze heures par jour parce qu’il ne sait, ni n’aime, rien faire d’autre. C’est l’histoire d’un type qui peut faire l’amour à l’heure qu’il veut, manger quand il en a envie et dormir quand il a sommeil plutôt qu’à des horaires imposés par un contexte qu’il ne maîtrise pas. C’est l’histoire d’un type qui est libre, aussi libre qu’on peut l’être dans ce monde, et qui accepte joyeusement d’en payer le prix. C’est l’histoire d’un type qui a autant de chance de devenir riche qu’un joueur de Loto, sauf qu’au lieu de jouer au Loto il pratique un jeu autrement plus passionnant : il écrit.

Bref, tout ça pour dire, chers lecteurs, que je pars en tournée du 16 novembre au 9 décembre et que par conséquent, dans quinze jours, il n’y aura pas de chronique, je n’aurai pas le temps de l’écrire : je vais passer les trois prochaines semaines à dormir dans des bus et des sleepings qui puent la chaussette, à me saouler la gueule à la bière Lidl, à stresser comme un maboule avant de monter sur scène. La chronique que vous venez de lire est la lettre de justification la plus putassière de toute l’histoire de cette longue discipline, autrement dit.

Cette chronique est dédiée à tous mes copains et à toutes mes copines qui écrivent, dessinent, font de la musique, créent des revues et des fanzines, éditent des livres.