Policiers en colère PressNut News
Visuel : capture d'écran YouTube / Taranis News

Prince Jésus qui a puissance sur tous,
Fais que l’enfer n’ait sur nous aucun pouvoir :
N’ayons rien à faire ou à solder avec lui.
Hommes, ici pas de plaisanterie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre.
(François Villon, La ballade des pendus)

Ce qui est sûr, c’est que les policiers en colère ont très peu de chances de se faire gazer, taper sur la gueule ou embarquer par leurs collègues CRS ! Encore que, on sait pas comment la situation pourrait tourner. Une possibilité de guerre civile, serait par exemple l’affrontement entre les policiers manifestants et leurs collègues fidèles au gouvernement, chacun sommé de choisir son camp, fusil contre fusil. Cette guerre profiterait évidemment aux criminels de tous poils parce que de toute évidence, les types comme moi ne risquent pas de se défendre tous seuls. Ce serait une fin du monde très violente et que les paranoïaques actuels n’évoquent guère dans leurs bouquins catastrophistes. C’est dommage, elle a de la gueule.

UNE GRENADE AU PALAIS-BOURBON

Depuis la Libération, la police n’a pas souvent manifesté. Il faut dire que, contrairement à la plupart des autres travailleurs, les policiers n’ont pas le droit de le faire pendant leurs heures de service. La première fois, c’est en 1946 – ils ne sont pas les seuls, d’ailleurs, puisque c’est la majorité du secteur public qui manifeste également. Ils réclament de meilleurs salaires. Les policiers seront entendus, mais le droit de grève leur sera retiré peu après.

En 1958, nouvelle révolte. Ils seront 5000 en civil dans tout Paris, dont 2000 devant les grilles de l’Assemblée Nationale, que ne tardent pas à rejoindre leurs collègues en tenue. Les slogans ne rigolent pas : « Vendus, salauds ! Nous foutrons même une grenade au Palais-Bourbon ! » (Cité par le France-Soir de l’époque). Ils veulent la dissolution du Parlement et que l’Algérie reste française, ils veulent des primes de risque et, globalement, à peu près les mêmes choses que leurs collègues actuels. Au bout du compte ils seront l’une des causes de la chute de la quatrième République et du retour au pouvoir du général de Gaulle, qui s’empresse de nommer Papon à la tête de la préfecture de police.

En 1983, aux obsèques d’un gardien de la paix abattu par des braqueurs liés à Action Directe, le ministre de l’Intérieur, Gaston Deferre, est hué par des centaines de policiers. Devant le ministère de la Justice, ils sont aussi nombreux à réclamer la démission de Robert Badinter et le rétablissement de la peine de mort. « Badinter assassin », crient-ils, avec une involontaire ironie. Ils veulent plus de répression et sont entendus puisqu’à Deferre succèdent Joxe puis Pasqua, qui ne sont pas vraiment des tendres.

Bref, quand les policiers gueulent, des têtes tombent, et pas qu’un peu.

ET AUJOURD’HUI, QUE VEULENT-ILS ?

Leurs revendications officielles, telles que présentées par les deux syndicats majoritaires que sont UNSA-Police et Synergie Officiers, portent sur quatre points principaux :

— Fin de la politique du chiffre et de la prime au résultat ;
— Répression accrue des violences faites aux policiers ;
— Davantage d’effectifs, de matériel, de pognon ;
— Fin des tâches indues telles que le transfert de détenus, par exemple*

Les revendications individuelles des flics interrogés par les journalistes** sont à la fois plus imagées et plus variées : « On est dans l’hyperviolence : pour procéder à une arrestation, on doit faire face à une vingtaine de personnes » ; « Ils n’ont plus peur d’aller tuer les flics » ; « Je ne sais pas si c’est parce qu’ils n’ont plus peur de nous, ou si c’est parce qu’ils n’ont pas peur de la sanction » ; « Un gilet tactique, pour pouvoir porter le matériel au lieu de bourrer ses poches de pantalon, ça coûte environ 70 euros, ou beaucoup plus s’il est pare-balles. Il faut souvent qu’on utilise des gants à usage unique pour éviter de souiller des traces lors de constatations de cambriolage, c’est à notre charge aussi » ; « Les véhicules sont tout le temps en panne » ; « Les vacances sont de plus en plus compliquées à prendre » ; « J’ai des tonnes d’heures supplémentaires que je ne peux même pas poser » ; « Cela me choque que malgré les attaques terroristes on nous mette en Kangoo pour des vacations de huit heures »

CINQUANTE MILLIONS D’AMIS

Selon un sondage IFOP, 91% des personnes interrogées (elles sont 1000 en tout) déclarent trouver justifiée la colère des policiers, ce qui est une sorte de record puisqu’ils ne sont que 60% à approuver les manifestations liées à la Loi Travail, par exemple.

Je sais pas. Moi, je continue à en avoir peur, de la police, et à la mépriser, globalement. Je ne conteste pas la nécessité d’un bras armé de la Société. Comme je disais, je serais bien emmerdé d’avoir à me défendre moi-même, la seule arme que je sais manier avec efficacité, c’est le coupe-ongles (mais grand modèle, quand même, je suis pas une mauviette à ce point). Pourtant, quand je les vois, j’ai pas envie de leur demander mon chemin. Et quand je lis toutes les accusations de sexisme, racisme, violence injustifiée, abus de pouvoir, qui leur tombent dessus à longueur de temps, ça me donne pas envie d’aller manifester avec eux pour qu’ils soient davantage armés.

Ce qui me gêne aussi beaucoup, c’est que dans leurs revendications, on entende pas parler de deux trucs essentiels à mes yeux : une formation plus longue et un niveau de recrutement plus élevé. Parce que là, aucun diplôme exigé pour passer le concours d’ADS et 14 semaines de formation, pour des types qui sont armés (je cite : « L’arme administrative est la même pour tous policiers, néanmoins au contraire des gardiens de la paix, les ADS n’ont pas le droit d’avoir leur arme en dehors des heures de service, elle doit obligatoirement être rangée dans un coffre-fort du commissariat à chaque fin de service. »***), je trouve pas ça rassurant. Pour un gardien de la paix, la formation est de douze mois. Je sais pas si ça vous paraît beaucoup, mais à moi non. Considérant qu’ils « assument des missions de surveillance et de sécurisation, d’aide et assistance aux personnes, de circulation routière, de garde et de protection, des missions de police judiciaire et de recherche de l’information »***, j’aimerais bien qu’ils en sachent un peu plus long. Je veux dire, un bibliothécaire de même grade, dont le boulot consiste à ranger des bouquins sur des étagères et à répondre aux questions des mémés qui cherchent le dernier Musso (no offense, hein), est formé pendant six mois. Ça doit être vachement concentré, la formation de policier, pour que tout tienne dans le double de temps, non ?

SORTIS DU PURGATOIRE

En tout cas ça porte ses fruits, toute la propagande sécuritaire, toute la culture policière dans laquelle on baigne, les séries télé, les romans et tout le bastringue. Les flics ne sont plus des salauds qui assassinent, ne sont plus le bras armé de l’État, ils sont devenus le rempart du peuple contre la violence terroriste et contre celle des dealers et autres petits salauds. On a tous embrassé un flic, on dirait. Une autre hypothèse, c’est que les gens en ont tellement marre de Hollande qu’ils sont prêts à soutenir tous ceux qui veulent le faire chier, que ça soit Dieudonné, les flics, n’importe qui pourvu que l’autre en fasse des nuits blanches. Pourquoi pas.

Je crois plutôt que la période de purgatoire consécutive à l’activité de la police pendant l’Occupation, prend fin.

Pour mémoire : 167 policiers parisiens morts en héros pendant la Résistance, contre 3000 qui prêtent serment à Pétain le 20 janvier 1942. Et 75.000 juifs déportés avec l’aide de la police française (dont 13.000 dans la seule nuit du 16 au 17 juillet 1942 et rassemblés au Vélodrome d’Hiver, et 10.000 dans les nuits du 26 au 28 août 1942 dans la zone sud)****.

Malgré ça, l’un des premiers gestes que fera de Gaulle après la Libération, c’est attribuer la Légion d’honneur à la préfecture de police de Paris, affirmant qu’ils « ont donné à toute la nation un bel exemple de patriotisme et de solidarité ».

Bien sûr, il n’est pas question ici de mettre tout le monde dans le même sac (dans le même S.A.C. ?). Il y a eu des Résistants dans la police, et dès la première heure (cf. l’affaire du Coq Gaulois). Mais il y a eu surtout beaucoup de policiers qui, se pensant au service de l’État quel qu’il soit, ont collaboré. Et ceux-là, à la Libération, n’ont guère été inquiétés. C’est que de Gaulle avait à résoudre un dilemme : envoyer une certaine proportion de sa police en prison, ou bien passer l’éponge et reconstruire le pays avec son aide. Et comme il avait peur des communistes, le général, comme il craignait qu’ils prennent le pouvoir, je ne vous fais pas de dessin…

L’ambiance a dû être bizarre, ces années-là, dans les commissariats, quand devaient se côtoyer ex-Résistants et ex-collabos… Et on parle de Papon ? Devenu en 1958 premier préfet de la police de Paris de la cinquième République (et là, je vous renvoie au début de la chronique). Et les Groupes Mobiles de Réserves, ça vous rappelle quelque chose ? L’ancêtre des C.R.S. – c’est Bousquet qui a crée ça, le même Bousquet qui a délivré des cartes d’identités française à plus de 200 policiers allemands.

LA FOIRE À LA SAUCISSE

Alors, comment conclure cette chronique qui part dans tous les sens ? Bien sûr, les policiers d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’il y a soixante-dix ans. Mais en un sens, ils sont les mêmes. Ils sont les mêmes parce qu’ils ne remplissent toujours pas, pour beaucoup d’entre eux, la totalité de leur fonction. Ils sont inféodés à l’État et seulement à lui, et on le voit dans leur revendications, d’ailleurs, et oublient qu’ils devraient, aussi, être inféodés au peuple, ce peuple qu’ils répriment pourtant chaque fois qu’on leur en donne l’ordre, quand bien même cet ordre est injuste. Les policiers n’ont pas à juger des ordres qu’on leur donne, dites-vous ? Ils n’ont pas à juger leurs supérieurs ? Eh ! Pourtant, ces jours-ci, ils ont l’air de trouver que le gouvernement les prend pour des jambons, non ? Alors, qu’ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin ! Qu’ils changent de camp, à Calais, à Notre-Dame des Landes, à Nuit Debout ! C’est partout en France, la foire à la saucisse. Et si tous les jambons du monde voulaient se donner la main… Gauchistes, flics, profs, ouvriers : tous ensemble, vous faites sauter la cinquième République en deux nuits. Chiche ?

PS : le titre est évidemment tiré de la jolie chanson de Ludwig von 88.

*On peut trouver le détail des revendication ici : http://unsa-police.fr/ et ici : http://www.synergie-officiers.com/IMG/pdf/colere_des_policiers_-_action.pdf
**Sources : France Inter et France Infos
***Source : http://www.lapolicenationalerecrute.fr/Blog/Les-differences-entre-Adjoints-de-securite-et-Gardiens-de-la-paix
****Source : archives de la Préfecture de Police