À Jacques Noël, un regard à jamais moderne

« Quand je suis parti de chez moi, j’avais 16 ans et je n’avais qu’un livre, le Ulysse de Joyce. J’ai fait le voyage et je n’en suis jamais sorti. Ce livre pourrait me suffire en définitive. Tout est dedans et moi ça m’a fait un peu peur. Heureusement qu’après je me suis remis à lire, énormément. C’est dangereux de trouver un livre de vie. Mais il le faut, il faut que tu grandisses, que tu saches te confronter à des choses quand elles te paraissent énormes. »

La dernière fois que je suis allé dans la librairie Un regard moderne, à Paris, c’était quand, au juste ? Je ne me souviens plus très bien. Au printemps dernier, peut-être ? Possible. En tout cas il faisait beau – enfin, beau selon les critères parisiens, c’est-à-dire que ce qui tombait du ciel ressemblait plus à de l’eau qu’à de la merde de pigeon. Pour ma part j’étais d’excellente humeur, j’avais du pognon dans les poches et j’ai eu envie de le dépenser chez Jacques Noël. Ça faisait longtemps.

(Oui, je sais, c’est pas très « Auvergne-Rhône-Alpes », comme chronique – mais bon, la littérature, hein, comme beaucoup de choses importantes, n’a pas de patrie et encore moins de clocher)

D’accord, je ne sais plus trop quelle était la dernière fois que j’ai franchi le seuil de la librairie, mais ce dont je me rappelle en revanche très bien, c’est des bouquins que j’y ai achetés cette fois-là. Il y avait entre autres Histoire des monstres, de Ernest Martin, chez Jérôme Millon, paru en 2002 et qui est une sorte d’essai complètement fou sur le monstre à travers les âges, les cultures, les traditions. Le monstre examiné sous toutes ses coutures, si j’ose dire – on y trouve par exemple un chapitre comme celui-ci : « Idée esthétique que suggèrent les monstres composés et les monstres simples comparés entre eux », ou comme celui-là : « Législation allemande à l’égard des hermaphrodites ».

C’était ce genre de bouquin qu’on pouvait trouver à Un Regard Moderne. Et aussi des incunables de Burroughs. Des raretés de Bataille. Le premier numéro de Elles sont de sortie. Un essai sur la scatophilie, une demi-douzaine d’autres sur Dada. Et aussi tout le catalogue du Dernier Cri et celui de Jean-Jacques Pauvert, et aussi tous les fanzines bizarres, violents, malsains, énervés des années quatre-vingts à nos jours, et aussi les livres publiés par Blanquet, et puis Costes, et Anne Van Der Linden, et Marc Brunier-Mestas, et de la poésie, du porno, des VHS aberrantes, des revues oubliées par piles entières, des monographies sur tous les sujets du monde, des graphzines en veux-tu, en voilà, et des livres sur la musiques louche, et des livres sur le cinéma déviant, et des livres sur la bédé underground et sur la free-press, sur le gore, sur le nazisme et sur tous les autres sujets qui ont fait lever les yeux au ciel de milliers de parents, quand on leur en parlait avec les nôtres qui brillaient.

Bonne nouvelle : les ados avaient grandi, ils avaient écrit des milliers de bouquins, et la plupart on les retrouvait à Un Regard Moderne.

« En gros la masse n’a le droit qu’aux déchets et tout ce qui est créatif, intelligent, passe dans de tout petits circuits ! »

La première chose qu’on voyait en arrivant, c’était la vitrine. Entièrement remplie de couvertures de livres, du Pakito Bolino, du Fredox, du Topor, du Charles Burns, du Mattt Konture, cinquante autres en fonction des nouveautés, des saisons, des découvertes, des idées, des humeurs – pas un centimètre carré de libre qui permette de risquer un œil à l’intérieur de la boutique. Il fallait entrer, en espérant qu’il n’y ait pas trop de clients, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de place, là-dedans.

Ça, on peut dire que Jacques Noël avait bien pigé le truc : une librairie, c’est fait pour ranger des livres, pas des lecteurs.

La première salle était remplie de bouquins. Littéralement. Du sol au plafond. Les piles avaient fini par former des murs et par construire une sorte de labyrinthe menant de l’entrée au comptoir, qui lui-même disparaissait peu à peu sous les fanzines. Si, en progressant le long de ces quelques mètres, vous penchant ici pour saisir une obscure revue, vous dressant là sur la pointe des pieds pour attraper un recueil de poésie paru chez un éditeur inconnu, si, au cours de ce périple, disais-je, vous croisiez quelqu’un, ça se jouait à la dégonfle, comme dans La Caravane de Lucky Luke : entre ces murs de livres, les couloirs étaient trop étroits pour se croiser, il fallait que l’un des deux rebrousse chemin.

Cette première salle, c’était plutôt la littérature générale, le polar, la SF, le graphisme, la musique, le cinéma, les fanzines, la poésie, les arts plastiques, les essais, ce genre de choses.

Et il y avait une deuxième salle, plus conventionnelle dans son architecture, je veux dire que les livres et les revues s’entassaient du sol au plafond mais ne construisaient pas de labyrinthe, et celle-là était consacrée surtout au cul. On y trouvait d’étranges revues pornos, des trucs fétichistes, des bouquins oubliés, assez de Media 1000 pour se branler jusqu’à la fin des temps. C’était, encore plus que la salle principale, une caverne folle, un lieu qui me rendait heureux et enthousiaste. C’était là que j’aimais bien me réfugier quand il y avait trop de clients (c’est-à-dire plus de deux) dans l’autre pièce. J’y ouvrais des revues que personne n’avait, si ça se trouve, touchées depuis des années, j’y feuilletais des recueils de gravures SM magnifiques, et surtout je laissais vagabonder mes pensées librement, rebondissant d’une page à l’autre, glissant sur une couverture, rêvassant sur un titre.

« Il faut avoir des yeux pour voir. Et c’est la meilleure façon de marcher en littérature »

À chaque fois que je venais ici j’avais envie d’acheter dix, vingt, cinquante bouquins, d’en offrir la moitié, de garder les autres, mais Jacques Noël a cassé sa pipe avant que je devienne millionnaire, eh merde.

Bin oui, cette chronique n’est pas une invitation à vous rendre rue Gît-Le-Coeur (oui, la rue du célèbre Beat Hôtel, là où Burroughs a écrit son Festin Nu, l’hôtel existe encore, d’ailleurs, même s’il n’est plus aussi délabré qu’à la grande époque) et à faire chauffer votre CB dans la boutique de Jacques Noël. C’est trop tard les amis. Jacques Noël est mort et cette chronique est une nécrologie. La librairie est fermée.

Jacques, je ne lui avais parlé qu’une fois, au milieu des années 2000. J’étais venu à la librairie avec une amie qui le connaissait bien et nous avions laissé en dépôt une poignée d’exemplaires de L’Angoisse, le fanzine que j’éditais à l’époque. Et vous savez quoi ? La dernière fois que je suis venu à Un Regard Moderne, j’ai eu la surprise d’en découvrir un, au détour d’une pile, sans doute l’ultime exemplaire de ce fanzine que même moi je ne possède plus. Et maintenant, L’Angoisse n’est plus disponible nulle part et Jacques Noël non plus. Et quand je me trouverai à Paris avec quelqu’un qui ne connaît pas cette librairie, je n’aurais plus le loisir de l’y emmener et de voir son regard s’illuminer, de l’entendre penser : « Bon sang ! Ça existe, un endroit pareil ?! »

Un Regard Moderne, pour les amateurs de bouquins, pour les passionnés de bizarreries, c’était, comment dire ça, quelle comparaison trouver ? C’était comme si, alors que vous aviez huit ans, on vous montrait une ruelle qui ne paie pas de mine et qu’on vous dise tu vois, petit, là, au numéro dix, c’est ici que le Père Noël stocke tous ses jouets. Tu veux qu’on aille y faire un tour ?

Le Père Noël. Ahah. Elle est bien bonne. Je l’ai même pas faite exprès, celle-là.

NB : toutes les citations sont de Jacques Noël, et proviennent de l’excellente interview qu’il a accordée à Gonzaï en avril 2012, et dont je vous recommande vivement la lecture en cliquant ici

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