Quand je me suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

(Blaise Pascal, Pensées)

J’ai vu passer tantôt (merci à mon copain Alex A4, vous devriez aller voir ses dessins, ils sont aussi absurdement lucides que ceux de Topor à l’époque) une pétition dont voici un extrait :

En France, un-e citoyen-ne qui ne peut pas justifier d’un casier judiciaire vierge se voit interdire l’accès à plusieurs professions. Au total, 396 métiers requièrent l’obligation d’un casier judiciaire vierge. En revanche et contre toute logique, pour être élu-e ou réélu-e, vous n’avez pas besoin de présenter un casier judiciaire vierge.
SIGNEZ AFIN DE RENDRE LE CASIER VIERGE OBLIGATOIRE POUR ÊTRE ÉLU-E OU POUR SE MAINTENIR DANS UNE FONCTION D’ÉLU-E ! (voir le texte complet)

Elle recueille, au moment où j’écris ma chronique, plus de cent mille signatures. C’est pas mal, même si je doute sérieusement qu’une pétition ait un jour changé quoi que se soit.

Avant d’expliquer ce que je pense de celle-ci en particulier, je voudrais préciser un dernier point : je ne vote pas. Je ne voterai jamais. Le 5 mai 2002, au lieu de faire barrage au Front National en me joignant aux 80% de chiraquiens spontanément révélés à eux-mêmes, je cuvais ma MDMA de la veille et mon front à moi, je ne sais pas s’il était national ou métèque (plutôt métèque, en fait), mais à coup sûr il était fort lourd. Voilà pour situer la place que j’occupe dans ce que les gens qui travaillent au Nouvel Observateur (il paraît qu’on dit L’Obs, maintenant ?) appellent le processus démocratique.

J’AI CHANGÉ, NOUS DIT MARIE-FRANCE PARADISFISCAL

Interdire à quelqu’un, dont le casier judiciaire n’est pas vierge, de se présenter à une élection… C’est sûr que si j’ai le choix, j’irais pas voter pour Jean-François Partiaveclacaisse, ni pour Marie-France Paradisfiscal.

Mais est-ce une raison pour les empêcher de se présenter ? Je ne crois pas. Et puis, si on empêche toutes les personnes ayant un casier judiciaire de se présenter à une élection, c’est pas seulement les escrocs habituels qu’on exclut : c’est aussi tous les autres.

C’est le mec qui a piqué une bagnole, c’est celui qui a vendu du shit. C’est celui qui en a consommé, aussi, et c’est la caissière qui s’est fait virer parce qu’elle a fauché de la bouffe. Oui, bon, ceux-là ils se présentent pas, on s’en fout.

C’est les syndicalistes qui ont mis le feu à leur usine ou séquestré leurs patrons, c’est les Black Blocs.

Tiens, c’est aussi les déserteurs.

On en connaît, d’anciens militants d’ultra-gauche qui ont fini élus ? D’ancien déserteurs ? Faudrait aller voir de plus près.

C’est quoi, encore ? C’est une longue liste. C’est les écrivains et les éditeurs condamnés pour leurs propos. C’est beaucoup de gens, qui ne pourraient pas se présenter, finalement, et parmi eux c’est un certain nombre qui incarnent une alternative, un contre-pouvoir, et en signant cette pétition on exprime notre désir de les exclure.

Mais vous allez me répéter que de toute façon jamais ils ne se présenteront, le système est bien assez verrouillé comme ça ; là non plus je ne suis pas d’accord. Le système n’est pas verrouillé, ça n’est pas vrai. Il y a tout un tas de procédures franchement décourageantes, c’est exact – mais rien qui interdise, en théorie, à un marginal, à un pauvre, à un prolo, à un connard quelconque de se présenter. Tout bien sûr qui l’interdit en pratique, mais rien en théorie. Quelques-uns y parviennent.

LES GENS QUI SIGNENT CETTE PÉTITION DISENT DEUX CHOSES, LA PREMIÈRE ILS EN SONT CONSCIENTS, LA DEUXIÈME ILS NE L’ONT PAS VUE COMME ÇA, JE CROIS.

Et parmi ces cent mille signataires, combien dont le casier judiciaire n’est pas vierge ? En 2014, c’est presque un demi-million de personnes, dont la condamnation y est portée*. L’année précédente, autant. Combien de français inéligibles, si cette pétition était suivie d’effet ?

Et puis tant qu’à faire, pour éviter qu’un prête-nom quelconque se présente à la place de l’exclu du concours, qui faudrait-il interdire aussi ? Les épouses ? La famille ? Les amis proches ? Jusqu’où, le cercle ? Quel diamètre, pour être sûr ?

Ce qui rend la démocratie intéressante, c’est la possibilité d’élire un salaud, un assassin, une ordure, une crapule – on ne se prive pas, d’ailleurs, et la solution, quand on n’aime pas le résultat du vote, n’est certainement pas de légiférer pour que la fois suivante le même résultat soit impossible.

Et ceux qui votent ? Est-ce qu’il ne faudrait pas les sélectionner un peu mieux, eux aussi ? Ils font souvent n’importe quoi, vous ne trouvez pas ? À Bessan, mon ancien bled, en 2012, ils étaient plus de 40% à élire Marine Le Pen au premier tour. Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais bien déchiré une carte d’électeur sur deux.

Chaque fois qu’on réduit le champ de ceux qui votent, le champ de ceux qu’on peut élire, on fait quoi, au juste ?

Votez pour qui vous voulez, mais pas lui parce que c’est un escroc, pas lui parce que c’est un raciste, pas lui parce qu’il a montré sa bite à tous les passants, pas elle parce qu’elle est partie avec la caisse, pas lui parce que c’est un ancien braqueur, pas lui parce que c’est un ancien manifestant qui a pété des vitrines de banques, pas lui parce qu’il est militant d’extrême-gauche et pas lui parce qu’il est militant d’extrême-droite, pas lui parce que c’est un chef d’entreprise qui a coulé sa boîte dans des conditions douteuses et pas lui parce que c’est un prolo que personne ne connaît, il n’a pas ses cinq cent signatures, hooooooooo ! vous avez peur de quoi, au juste ? Qu’on vote pour un pourri ? Qu’on élise un criminel ? Eh ! si c’est ce qu’on veut, voter pour un pourri, si c’est d’un criminel qu’on a envie ? Bordel !

UN SEUL CANDIDAT, CE SERAIT PLUS SIMPLE, AU MOINS ON RISQUERAIT PAS DE SE GOURER !

(En Corée du Nord, les candidats aux élections législatives sont au nombre de un par circonscription, et le vote n’est pas anonyme. Voilà une démocratie qui a bien compris la notion de principe de précaution.)

J’ai l’impression que ce que les français n’ont pas pigé, ne pigeront jamais, c’est que la démocratie est un risque. Voter, c’est s’exposer à faire de grosses conneries – et c’est ça tout l’intérêt de la chose. Mettre en place des processus de vérification, de contrôle, de censure, d’interdiction, dans le but de limiter le danger, dans le but de tenir à l’écart de la petite fête les trublions et les maboules, ça n’est pas seulement manifester du mépris ou de la condescendance à l’égard de ce système politique et de ceux qui l’utilisent, c’est surtout démontrer qu’on y a rien, mais rien compris.

De toute façon, les français ne sont pas démocrates. Ce qu’ils veulent, les français, c’est un roi. Un type dont ils ne sont pas responsables, dont ils peuvent dire : c’est pas de ma faute s’il est là, d’ailleurs c’est un con, d’ailleurs je l’aime pas, d’ailleurs je comprends pas ce qu’il fout ici et si on me demandait mon avis, il dégagerait vite fait à coups de pied où je pense – oui, car le français est poli. Mais manque de chance, dit-il (heureusement, pense-t-il sans même s’en rendre compte), on n’y peut rien, c’est le roi, faut faire avec.

Le pouvoir, on est fort pour le critiquer. Mais pour le prendre, mais pour l’exercer, y a plus personne.

AVANT, AU BOUT DES PIQUES, ON METTAIT DES TÊTES COURONNÉES. MAINTENANT ON Y MET DES APPAREILS PHOTOS

Jacques Chirac, en 2007, 72% des français veulent qu’il dégage. Dix ans plus tard, ils décident que c’est leur ancien président préféré** et les livres qui le prennent pour sujet se vendent comme des petits pains.

Et Louis XVI ? En 1793 ils lui coupent la tête ; deux cent ans plus tard il se pressent devant pour s’y prendre en selfies. Combien y en a-t-il, en France, des statues équestres de Louis XVI, des statues de Louis XIV, des statues de Napoléon ?

Il y a au fond deux manières principales d’aborder le monde, et si on les éclaire assez vivement pour en faire disparaître les nuances, elles se résument à ceci :

La première consiste à placer au-dessus de tout le reste le bien, à estimer justes tous les sacrifices nécessaires pour y parvenir, à être persuadé qu’il est la seule destinée humaine possible, le seul rempart contre une chute qu’il faut éviter coûte que coûte.

La deuxième consiste à voir le libre-arbitre comme une chose supérieure à toute autre, qui ne doit nullement être entravée, et dont il faut accepter que l’usage puisse conduire dans l’abîme, car sans possibilité de chute nul triomphe n’est possible.

Orgueil d’un côté, orgueil de l’autre.

Et puis bien sûr il y a les connards dans mon genre, qui pensent que le bien est un fantasme, le libre-arbitre une illusion, et pour qui l’abîme n’est qu’une pente douce descendant de la naissance à la mort, une sorte de plage qui n’en finirait pas, avec au bout la mer, ou non, je vous laisse libre de vos images, et, kilomètre après kilomètre, année après année, les jambes un peu plus lourdes, le sol un peu plus boueux.

Le reste, comme dirait Pascal, n’est que divertissement.

* Source : http://www.justice.gouv.fr/art_pix/stat_condamnations_2014.pdf
** Sources : http://www.tns-sofres.com/dataviz?type=1&code_nom=chirac1
et http://www.europe1.fr/politique/sondage-jacques-chirac-le-prefere-des-anciens-presidents-940162