Nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue

« Oh ! je suis avec vous ! j’ai cette sombre joie.
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
M’attirent ; je me sens leur frère ; je défends
Terrassés ceux que j’ai combattus triomphants ;
Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m’éclaire,
Oublier leur injure, oublier leur colère,
Et de quels noms de haine ils m’appelaient entre eux.
Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux. »

(Victor Hugo, À ceux qu’on foule aux pieds)

Si on se fie aux gens dans la rue, à leurs visages bronzés mais tristounes, aux gamins qui oscillent entre surexcitation et déprime avec la même métronomique absurdité que leurs professeurs, que leurs parents, si on se fie à tout ce petit monde se rejoignant à Carrefour à l’heure où toute la savane va boire, c’est la rentrée.

De là où je me trouve, c’est la rentrée aussi (la preuve, je picole un peu moins, je bosse un peu plus), c’est surtout la canicule, qui ne nous quitte pas, qui nous aime, qui s’accroche à nous avec la fidélité gluante d’un mari violent refusant de laisser en paix sa famille.

J’écoute Pyramide, le très bel album du… groupe ? one man band ? peu importe, le projet s’appelle Territoires et c’est froid et enveloppant (mais avec des angles qui coupent), c’est parfait pour me faire oublier que je travaille en caleçon, le front baigné de sueur, me maudissant d’avoir eu la flemme, cette année encore, d’acheter un ventilateur. Mais bon. Je ne suis pas là pour vous parler de musique (encore que) ni du temps qu’il fait, mais pour écrire une chronique.

Il sera cette fois question de trois saynètes dont j’ai été le spectateur, la première sur un quai de gare, la deuxième à une terrasse de bistrot, la dernière remontant comme une murène un peu flemmarde des profondeurs vaseuses de ma mémoire, et qui me semblent toutes reliées par une sorte de logique nihiliste.

Comment je vais faire, moi ?

Sur un des quais de la gare de la Part-Dieu, à Lyon, c’est la foule. Des trains ont été annulés et beaucoup de monde attend les suivants, gens qui rentrent du boulot, étudiants, glandus dans mon genre, la plupart râle et transpire, se serre les coudes contre cet ennemi commun : le temps qui nous échappe, et que manifestent ponctuellement les trains qui n’arrivent pas à l’heure.

Il y a cette quadragénaire en tailleur, plus énervée que les autres, elle se plaint à la femme plus âgée qui l’accompagne :
— Normalement je dois être au boulot à cinq heures, moi ! Comment je vais faire ? Qu’est-ce qui va se passer si je n’y suis pas ? Ça, la SNCF s’en fout, évidemment !
Etc. Une vraie litanie. Au Tribunal Révolutionnaire, si Patrick Jeantet l’avait en face de lui, il n’aurait plus à se soucier longtemps de la couleur de ses cravates.

Mais c’était une vraie question, qu’elle posait. Qu’est-ce qui se passerait, si elle n’allait pas à son travail ? Si à la place elle prenait un train pour se rendre à la plage ? Ou bien si elle draguait un type et qu’ensemble ils fassent l’amour à l’hôtel et puis se trouvent ensuite un restaurant à la coule ? Oui, que se passerait-il ? Et si moi je faisais ça ? (ah non, moi ça compte pas : je ne vais de toute façon nulle part en particulier et travaille aux horaires que je veux.)

Et si tout le monde faisait ça ? Je ne parle pas de grève, pas de revendication, juste de reprendre sa vie en main un peu, d’arrêter de perdre du temps, d’arrêter d’en laisser l’usage à quelques-uns.

On ne sait pas ce qui se passerait. Certains imaginent que ça foutrait tout par terre, que ce serait la fin de la société. Peut-être. Mais si la société tient à aussi peu de choses que ça, si elle ne repose que sur le respect des horaires et des ordres, si elle ne peut se perpétuer qu’en enfermant les gens dans des pointeuses et des cahiers des charges, c’est qu’elle est bien fragile, et bien peu intéressante, non ?

Le vêtement était sale

Et pendant ce temps, du côté de ceux dont la société se fout complètement, du côté de ceux pour qui elle s’est effondrée déjà, comment vont-elles, les choses ? Sont-ils plus heureux, plus détendus que nous, les parias, vont-il à la plage en chantonnant ?

L’autre jour, je buvais en bonne compagnie quelques pintes à la terrasse d’un pub de Saint-Étienne. Un gamin qui devait avoir tout au plus huit ans a fait le tour des tables en demandant de l’argent. Aucun des alcooliques présents, la terrasse était relativement bondée d’étudiants, de branleurs, de semi-précaires appartenant aux professions intellectuelles, enfin, tout l’éventail de la classe moyenne évoluée, n’a donné un fifrelin au gamin mendiant et moi non plus, d’ailleurs.

Il avait un air dépité quand il est parti, maussade, peut-être s’attendait-il à de la générosité de notre part et l’avons-nous déçu, peut-être était-ce son air naturel, peut-être pensait-il à la réaction de son père, oncle, cousin, qui l’avait envoyé ramasser du fric et le verrait rentrer bredouille.

Je l’ai regardé s’éloigner dans la rue. Il portait un tee-shirt jaune. Le vêtement était sale, mais pas assez pour empêcher de lire l’inscription qui en barrait le dos : « WHEN ? »

Le nihilisme pour les nuls

Ce qui m’a fait penser à la fois où je mangeais à KFC, quand deux enfants de dix ans sont entrés dans la salle et ont commencé à faire la manche d’une table à l’autre, avant de se faire virer par l’un des employés, manifestement très emmerdé d’avoir à le faire mais qui l’a fait quand même, et leur a refusé un verre d’eau, manifestement très emmerdé d’avoir à le refuser mais qui l’a refusé quand même.

Pour ma part je bouffais en terrasse. C’était un KFC en bordure de voie rapide et j’ai vu les enfants sortir du restaurant visages tendus, s’éloigner sous le soleil de juin, grimper le talus et longer la route direction la banlieue, dépassés par les bagnoles qui fonçaient comme si leur vie en dépendait, comme si la vitesse autorisée à cent dix kilomètres à l’heure était une conquête, comme si faire bouffer de pleines assiettes de carbone à ces deux morveux qui n’avaient même pas le droit de grappiller de la junk-food était la meilleure chose à faire.

(De toute façon, virés ou pas de KFC, ça change rien : personne ne leur aurait donné à bouffer – moi non plus, et on peut se poser la question, se demander si nous sommes des égoïstes, des salopards, des nazis, si l’indifférence va nous étouffer tous ou si la honte de voir des mômes mendier une poignée de frites nous fait à chaque fois refluer si loin de nous-même que toute empathie, que toute générosité, disparaît ; on peut se poser la question.)

When ?

Ils vont grandir, tous ces gamins, ils vont grandir. Un de ces quatre, ils auront vingt ans, vingt-cinq ans, et alors quoi ? Et alors, que se passera-t-il, quand ils auront l’âge de faire ce qu’ils veulent dans ce monde qui est autant le leur que le nôtre ?

Je me suis dit qu’à leur place, prendre les armes pour venir nous rentrer dans la gorge notre condescendance, notre indifférence, tous les kilos de frites qui nous transforment la panse en bouée, serait une évidence. Je me suis dit que je ne me demanderais sûrement pas si j’allais le faire ou pas, mais plutôt quand est-ce que je pourrais le faire, quand est-ce que la conjoncture, les circonstances, rendraient ça possible. Quand me retrouverais-je enfin au volant d’un camion assez rapide et assez lourd pour me permettre d’écraser une bonne centaine de ces bonnes âmes avant de me faire abattre par les flics, sans avoir peur de la mort, puisque mort je le suis déjà, puisque se faire bannir de l’humanité c’est être déjà mort ?

Quand aurais-je la possibilité de nettoyer à coup de Kalachnikov ce quai de gare rempli de gens tellement obnubilés par le fait d’arriver à l’heure au travail qu’ils préféreraient piétiner un clodo plutôt que rater leur train ? Hein, quand ?

WHEN ?