« Horse Gives Birth to Fly tient son nom du formidable morceau de Deutsch Nepal, qui tient le sien d’Amon Düül II. Ainsi la filiation est claire, et il n’y a aucun mensonge sur le contenu. » (thodol.blogspot.fr)

La semaine dernière, j’expliquais qu’il est important de nommer l’ennemi, et j’en profitais pour balancer quelques noms. Mais évidemment, cette méthode qui consiste à multiplier les parpaings dans la gueule de ceux qui les méritent, ne vaut que si on prend aussi le temps de signaler les pépites, les perles, les deux ou trois diamants paumés au fond de la poubelle.

Horse Gives Birth To Fly (HGBTF) fait partie de ces diamants. Le groupe, formé à Montpellier en 2007, jouait à Saint-Étienne le 29 juin, à l’Excuze.

C’était jour de grande pluie et de grêle. La fine équipe que nous constituions, deux paires d’écrivains imbibés de Carlsberg et de Jeanlain (vous avez vu ? Jeanlain a changé le design de ses bouteilles, la bière est toujours aussi dégueulasse mais maintenant, miracle du design, on a l’impression de boire du champagne éventé), s’est donc mise à courir, sacs-poubelles sur la tête et les épaules, puisque nous n’avions pas de parapluie. C’est en grande forme, trempés comme après avoir reçu dans la gueule plusieurs bassines d’eau mélangée de glaçons, que nous sommes arrivés à l’Excuze. Les quelques passants que nous avons croisés furent assez surpris, il faut dire que l’un de nous, plus bricoleur que les autres, s’était carrément confectionné une cagoule à partir de son sac-poubelle et ça lui donnait fière allure, quelque part entre La Crampe (le fameux personnage de Pulp Fiction) et un type du GIGN.

Throbbing Gristle maghrebin

HGBTF, c’est un duo, et leur musique une construction à la fois simple et savante de boucles empruntant aussi bien à l’Afrique, au Maghreb et à l’Asie qu’à l’indus des débuts (Throbbing Gristle, Coil, Ain Soph et j’en passe) et au krautrock (Can, Faust), tout ça avec une cohérence exemplaire, un sens de la composition qui me laisse chaque fois sur le cul, et un seul objectif : nous percher quelques bornes au-dessus de nous-mêmes.

Dans ce duo, chacun a sa fonction. Christophe, c’est le lutin. Il prend un gong ou une darbouka, tape dessus une rythmique simple, la met en boucle, et le morceau peut commencer. Il saisit ensuite une flûte, ou autre chose, en joue quelques mesures, et met ça en boucle aussi. Et ainsi de suite. Des grelots, un ocarina, une guimbarde, des maracas, etc. Il a tout un arsenal autour de lui, ça fait penser à un petit temple païen, ou au coffre à jouet d’un petit dieu farceur. Au fur et à mesure, trois mesures par-ci, un bruit par-là, une rythmique et une autre et une autre, il fabrique un morceau, une symphonie de boucles qui se superposent, se croisent, se répondent. Sourire aux lèvres, l’air de bien s’amuser, de nous faire une bonne blague.

Micca, principalement à la guitare et à la voix, est quant à lui une créature chthonienne, un Nibelungen. Il est habillé en noir et joue assis, massif comme un temple bouddhiste, comme une roche. Visage fermé par la concentration. De sa guitare il tire un bruit furieux, tantôt nappe épaisse comme une coulée de lave, tantôt solos frappant comme une tempête de sable, et qui vient commenter, affronter, soutenir, contredire, asticoter les constructions de son comparse. Micca est absorbé, ne nous regarde pas, il est tout entier ramassé dans sa musique, produit ses stridences, ses grondements, ses notes ; il vocalise, grogne, cherche un son précis et quand il le trouve il le casse et en cherche un autre. Il est tout entier pris dans la transe générée par Christophe, et c’est par lui qu’on y entre à notre tour, les deux chamanes se répartissent bien les rôles et nous dansons debout, nous oscillons comme des somnambules.

Ce que j’aime le plus dans leur musique, c’est l’humour qu’elle dégage en plus du reste. L’impact sur les oreilles et le corps est si profond, l’arrachage à nous-même et au monde profane est si puissant, leur croyance en ce qu’il font est si sincère et inaltérable, qu’ils peuvent se permettre de faire les cons sans que jamais ça nuise à leur magie. Un coup Christophe va faire une vanne à Micca, un coup Micca, revenant un instant au réel, va produire à la guitare un son idiot, juste pour emmerder son complice, et il y a aussi les coups d’œil espiègles, les sourires en coin, les blagues échangées silencieusement. Leur musique est si sérieuse qu’ils peuvent en rigoler sans jamais la compromettre.

Un rêve louche et des dieux qui hululent

Et puis voilà, au bout de trois quart d’heures, ou plus, ou moins, c’est difficile à dire, le concert est terminé, on sort de cette espèce de rêve bizarre, on applaudit bien content, on va au comptoir faire remplir son verre. On revient à soi, pas trop envie de parler. Les Horse rangent leur bordel, replient le carré de tissu rouge sur quoi ils jouent, ôtent leur djellaba, sortent de leur rôle de chamane industriel, redeviennent des poivrots comme les autres, comme nous, et bientôt tout le monde est bourré et le bar ferme mais on reste un peu, encore du punch et des discussions débiles, encore de la bière, et puis quand même il est quatre heures et bien temps de partir.

Sur le retour, peut-être qu’il grêle à nouveau, peut-être qu’il pleut, va savoir, personne ne s’en souvient en tout cas, il aurait pu aussi bien neiger ou tomber des grenouilles, ça ne nous aurait fait ni chaud ni froid. C’est pas à cause de l’alcool, non, non. Bien sûr qu’on était complètement bourrés, mais c’est pas le punch qui nous a fait oublier le chemin du retour, c’est Horse Gives Birth To Fly, qui résonne encore un peu dans nos crânes, c’est quelques bouts de nous qui sont encore ailleurs, dans une steppe, en train de tourner sur place et de hululer comme des animaux juste pour le plaisir de faire chier les dieux, de leur gratter le ventre et se prendre pour eux.

Leur Bandcamp

Visuel : Sandra Vérine

PS : c’était ma dernière chronique avant la rentrée, mais dès septembre vous pourrez retrouver mes aventures sur PressNut. À bientôt !