« Comme j’aime à le dire : le Salon de l’agriculture, c’était notre Vietnam. » (Benoît Delépine, interviewé sur le site Chaosreigns.fr)

Le 2 juillet sort en DVD l’absurde Saint-Amour, de Gustave Kervern et Benoît Delépine ; c’est l’occasion pour moi de redire tout le bien (hahaha) que j’en avais pensé lors de sa sortie au cinéma, et d’en profiter pour enfoncer quelques clous à propos de cette culture abjecte du divertissement et de l’ironie.

Si vous avez déjà assisté, malheureux que vous êtes, dans un bar ou ailleurs, à une soirée de type scène ouverte accueillant des poètes, vous voyez sans doute de quoi je veux parler : ce moment où un type lit un texte qui se veut une Ode A La Femme et qui est en fait d’une atroce et naïve misogynie, ou bien cet autre moment où un autre type (à moins que ça soit le même ?) se lance dans la Poésie Érotique.

Cette angoisse qui vous saisit d’un coup, cette honte qui vous prend le ventre et la gorge, cette empathie que vous éprouvez malgré vous pour ce pauvre type ridicule, et qui vous poisse l’âme comme une merde de chien colle à une semelle. Et à tout ça l’envie qui s’ajoute d’être sourd, aveugle, invisible, ailleurs, mort depuis une semaine, en vacances sur Mars, en train de courir dans une rue déserte ou de batifoler dans la campagne ou sur un champ de bataille, en train de voler une voiture ou de foutre le feu à l’immeuble de Canal Plus, enfin, tout sauf ce spectacle ; et vous n’avez même pas le courage de tendre le bras pour appeler le serveur, pourtant une pinte cul-sec serait la seule chose qui pourrait vous sauver.

Et quand c’est terminé et que vous relevez la tête, osant à peine balayer des yeux la salle – vous avez l’impression que croiser ceux du Poète pourrait vous transformer en cendre froide –, vous êtes surpris : le type n’est pas du tout mortifié et son fiasco ne l’affecte pas, les sourire gênés, les regards fuyants non plus, le silence ; il est tout fier de lui, l’abruti, et de son texte, il est rouge de bonheur, il rayonne, il se frotterait le ventre pour un peu, et c’est avec la démarche d’un type qui a conquis l’Olympe qu’il retourne à sa table. Quant à vous, vous commencez à respirer et la honte reflue.

Saint-Amour, de Delépine et Kervern, c’est exactement ça mais porté à un niveau d’incandescence inédit, et sans débander pendant une heure quarante. Je me demande ce qu’a pensé Ovidie du film – la scène qu’elle joue, on voit bien ce qu’elle en pense, oui. Tout le monde à des factures à payer et Ovidie étant qui elle est, j’imagine que quand on l’appelle pour l’être de façon caricaturale et humiliante, elle ferme sa gueule, ravale sa fierté d’avoir voulu à un moment oser être une pornographe féministe, et va au charbon.

EDF sera content, le fisc aussi, Delépine et Kervern jubilent et sans doute se branlent (pas sur le cul d’Ovidie, non, mais sur leur cul à eux, si luisant de la joie d’être de géniaux hurluberlus, si poétiques, si originaux, tellement subversifs, « Passe-moi le Sopalin mon Gustave », « Tiens mon Benoît, je t’aime », « Je t’aime », « Non, pardon mon Benoît, c’est à moi que je parlais, pas à toi », « Mais oui mon Gustave, ne t’inquiète pas, moi aussi c’est à moi que je parlais »)

C’est le film des gens qui vont dans les troquets comme on va au zoo

Pour le reste, ça se résume facilement : c’est un film gentil fabriqué par des gens méchants. Un film sensible fabriqué par des goujats. C’est le regard attendri des nantis sur les pauvres, des aristocrates de Canal Plus sur les ploucs, des gens qui jouent à être punks sur les cassos authentiques, c’est le regard plein d’amour des gens qui ont tout et trouvent si beaux ceux qui n’ont que dalle, et leur ouvrent les bras, parce que nous sommes tous pareils, et au fait, tu dors à quel hôtel, ah bon, tu dors pas à l’hôtel, tu es au RSA, tu dors sur le canapé d’un copain, ah bin on fait une partie du trajet ensemble, alors, on partage le taxi et ça te dit pas d’aller boire un dernier coup, je connais un bar de nuit qui fait des cocktails super-punks, à cette heure-ci normalement il est fermé mais le patron est un pote à Dupontel.

C’est le film des gens qui vont au Chantilly (cf. une chronique précédente) comme on va au zoo. Et il s’agit, au bout d’un moment, de NOMMER L’ENNEMI, et de le faire systématiquement.

Saint-Amour est un film qui fait me penser à Pialat. Plus exactement, c’est un film qui me donne envie d’aller déterrer Pialat, de piquer à son squelette une côte (et de lui faire un bisou sur le front, tant qu’on est là), et cette côte l’utiliser pour crever les yeux de Kervern et Delépine.

L’ironie est le nouvel opium du peuple

Il apparaît maintenant, des plates théories qu’énonce Philippe Djian jusqu’aux enfilages de perles que suscitent les commercialisations de tel ou tel jeu, film, disque ou autre, que l’histoire de l’art et celle du divertissement sont deux histoires confondues. Il s’agirait même, en fait, d’une histoire unique, dont les fils épars seraient enfin rassemblés, Bach, Bowie, Bénabar, Mario Bros, Star Wars, Luc Besson et Bergman dans la même fosse commune et que le meilleur gagne.

Et cette histoire de l’art et du divertissement, m’apparaît de plus en plus comme une histoire de la transgression consensuelle, à destination d’un public faussement choqué (mais il est plus gratifiant de singer le scandale que d’admettre l’ennui, quand l’entrée est payante) ; comme le spectacle des faux tabous que l’on brise pour de faux, des ordres moraux en carton-pâte que l’on pourfend pour rire. Saint-Amour est un exemple, ils sont mille. Et pendant ce temps, les vrais tabous, les ordres moraux réels, ronflent du bon sommeil de celui qui a bien travaillé aujourd’hui, et travaillera bien demain.

Au fond, ce qui m’empêche le plus de dormir, c’est la dérision. La dérision me fait chier et l’ironie m’insupporte. Le persiflage, ce signe d’impuissance absolue, me sort par les yeux, les oreilles, tout ce que vous voulez. Tous ces gens qui ne sont pas assez crapules pour accepter ce monde de merde, pas assez dépourvus d’espoir pour se supprimer, pas assez violents pour prendre les armes et tenter par la force de changer quelque chose, pas assez intelligents pour produire des œuvres de l’esprit qui pourraient le modifier, ce monde de merde, le rendre meilleur… Tous ces impuissants à quoi que se soit qui s’en tirent par le ricanement, la parodie, la farce inoffensive, toujours inoffensive, par le clin d’œil du taré adressé à ses congénères et se mettent ainsi en règle avec leur conscience… J’en peux plus, j’en peux plus.

Du pain et des jeux. Tu parles. Maintenant, ce qui nous tue à petit feu, ce qui dévore notre âme aussi sûrement que les bactéries boufferont nos squelettes, c’est les rires enregistrés c’est les blagues obligatoires et leur réactions pavlovienne, bite, prout, prolo, beauf, gros tas, alcoolo, chatte, nichon, hahaha, hahaha, hahaha. Vous me direz : mais dans Saint-Amour, il n’y en a pas, des rires enregistrés ? Mais si, mais si, il y en a. À chaque scène, à chaque plan. Ils sont dans vos têtes, ils naissent dans vos ventres, ils sortent par vos bouches. Ces rires, ce sont les rires que la télévision vous a collé dans le crâne, vous a dressé à produire.

Il n’y a plus besoin de rires en boîtes quand les boîtes à rires sont les spectateurs eux-mêmes.

Crédit Photo : Second Life / Couch Potatoes