« Toutes les femmes qui veulent avoir l’investiture doivent être baisables »
(Charles Pasqua, en 1998, répondant à Philippe Seguin qui se demande, à l’occasion des élections régionales, « ce qu’on va faire des gonzesses »)

La place des femmes dans notre société est subalterne. Par exemple, à la dernière réunion du MEDEF, il n’y a eu aucune femme. Par exemple, à Angoulême, en janvier dernier, il n’y avait aucune femme sélectionnée au Grand Prix avant qu’on en sorte une du chapeau suite à la pression publique. Par exemple, dans le cinéma, le nombre de femmes qui produisent des films est ridiculement bas.

Par exemple, mardi soir, dans le bar où je me trouvais à l’occasion de la fête de la musique, vers deux heures du matin, une jeune femme parlait à un type, et le copain de la jeune femme en question est venu, l’air de rien, l’entourer de ses bras, au cas où, et tout le monde a trouvé ça normal – y compris le type à qui elle parlait, qui m’a expliqué que son copain avait « raison d’y faire attention, car elle est quand même très entreprenante et moi je ne veux pas baiser la femme d’un autre. »

UN MONDE PHALLOCRATE

Les différents mouvements féministes engagent leurs militants-es et leurs sympathisants-es à combattre pour davantage d’égalité. C’est-à-dire, si j’ai bien compris, notamment pour qu’il y ait plus de femmes au MEDEF, plus de femmes nominées à Angoulême, à Cannes, au Goncourt ou ailleurs, et que ça soit un mouvement naturel, simple reflet de la production artistique, et non un choix politique imposé, plus de femmes aux postes de pouvoir dans le cinéma, en politique, dans l’industrie ou ailleurs ; plus de femmes dans les bars qui puissent draguer un type sans que leur copain éprouve la nécessité d’aller uriner autour pour délimiter sa propriété.

Je ne suis pas certain que cette ambition (ou ce projet) puisse être un succès. Je ne le suis pas, car je crois que si les femmes sont minoritaires partout où un pouvoir existe, ça n’est pas en raison d’un défaut d’organisation de la société, qui ne serait pas équilibrée, mais en raison d’un défaut dans sa nature même, qui la rend fondamentalement injuste. La société est construite sur des prémisses et des valeurs fausses et tarées, et je ne crois pas que ça soit réparable – pas plus qu’on ne soigne le cancer avec des antidouleurs. Le pouvoir est mauvais. Le pouvoir est maléfique par nature, corrupteur, dégueulasse, c’est un poison mortel et il tue tout le monde, absolument tout le monde.

Ça n’est pas l’absence de femme au MEDEF ou dans les grands prix culturel qui est un scandale. Le scandale est l’existence même du MEDEF et de ces prix. Ça n’est pas la quasi-absence de femme aux postes de pouvoirs qui est obscène, c’est le pouvoir lui-même. Vouloir que des gentils dirigent à la place des méchants revient à jeter des Saints en Enfer en espérant qu’ils éteindront le feu.

La société est phallocrate et tout ce qui la constitue, la justifie, la rend possible, l’est aussi. Ses règles, son mode de pensée, sa philosophie, sa morale, sa métaphysique sont soumises au phallus, qui n’est pas un symbole de virilité mais celui de la Puissance dans toute sa crasse, qui n’a rien à voir avec les bites qui pendent ou se dressent entre les jambes des hommes et tout à voir avec l’épouvantable volonté de conquête et de domination qui tient debout ce monde pourri depuis que nous sommes des singes sans poil, et sans doute même bien avant cela.

Ça n’est donc pas en militant pour injecter plus de femmes aux postes de pouvoir que ça changera. S’il y avait 50% de femmes au MEDEF, à l’Assemblée nationale, partout, notre société ne deviendrait pas juste pour autant. Elle serait toujours une société phallocrate, avec davantage de femmes pour la faire fonctionner. Vous objecterez : si davantage de femmes dirigent, alors elles pourront corriger la nature inique de ce monde, et le conduire à être non plus un monde phallocrate gouverné par des femmes, mais un monde égalitariste. Je ne crois pas. Partout où qui que se soit exerce un pouvoir, le Pouvoir demeure, le Pouvoir commande. C’est une tautologie dont on ne sortira pas vivant. Ce n’est pas l’individu qui exerce le pouvoir mais l’inverse : l’être humain est exercé par le pouvoir. Il en est le véhicule et il s’en croit le conducteur.

Le pouvoir est une maladie mentale, une construction psychologique morbide, pas du tout un objet extérieur, pas du tout quelque chose de réel. C’est une hallucination si on veut, un filtre entre soi et la réalité, et ceux qui s’imaginent que c’est un moyen d’organisation du monde, ou même, plus simplement, un outil qui, correctement utilisé, permet la réalisation des ambitions personnelles, sont fous – cliniquement fous. Leur vision de ce qu’il y a autour d’eux est déformée, comme peut l’être celle d’un paranoïaque, ou de quelqu’un qui entend des voix.

DEVENIR UNE AUTRE ESPÈCE

La solution ne réside donc pas dans la tentative (louable, respectable, digne d’admiration, comme toute tentative un peu sérieuse de renverser ce monde de merde) de certains-es d’amender cette société pour la rendre plus mixte, moins raciste, plus tolérante, moins injuste, mais dans sa mise à bas, dans sa destruction de fond en comble, toutes les têtes des oppresseurs au bout d’une pique, et dans la construction d’une autre, qui sera mixte, non-raciste, tolérante et juste, rejetant le Pouvoir, édifiée sur les cendres de la nôtre et peuplée d’individus essayant très fort de comprendre ce qui avait foiré, pour ne pas le reproduire.

Nous vivons depuis bien, bien longtemps dans ce monde. Il est peut-être temps d’arrêter de vouloir le réparer et d’admettre qu’il ne marche pas, qu’il faut tout brûler. Mais brûler les grands tyrans objectifs de ce monde ne produira un effet que si, au préalable, nous brûlons, tous, chacun, notre petit tyran intérieur. Aller à l’Élysée et défenestrer Valls et Hollande, par exemple, déclarer leur règne achevé tandis que gisent leurs corps dans le jardin, est possible, peut-être que ça arrivera. Mais un tel geste ne pourra servir à quelque chose que si, par nos fenêtres à nous, nous avons avant toute chose jeté nos roitelets intimes – en sommes-nous capables ? Pouvons-nous nous faire ça à nous-mêmes ? À titre individuel, peut-être quelques-uns d’entre nous le peuvent, les plus sains. Mais en tant qu’espèce ? Je ne suis pas convaincu, tant la jouissance procurée par l’exercice du pouvoir semble indiquer que tout en nous est fabriqué pour s’y livrer.

EN ATTENDANT LA FIN DU MONDE

Les tyrans succèdent aux tyrans ; les opprimés succèdent aux opprimés. Devenir une autre espèce, changer l’ADN, ouvrir les crânes, exciser la Pierre de Folie. Je souhaite de tout mon cœur que les femmes tiennent bon, gagnent ce combat, occupent dans cette société ou dans une autre la même place que les hommes. Mais je sais que notre espèce est ainsi faite que si les femmes cessent d’occuper la place subalterne à quoi elles ont été assignées, un autre groupe la prendra, cette place, de gré ou de force.

Au fond, j’aimerais que tout le monde meure et que tout recommence, autrement. En attendant, que faire à part traquer partout, toujours, ses propres symptômes, et tenter maladroitement de les réduire ?

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Chroniqueur PressNut News - courriel : christophe@pressnut.com. Écrivain, vit et travaille à Clermont-Ferrand. Christophe vient de publier deux textes : "Paranoïa" (Trash Editions) et "Je n'avais pas envie de mourir" (La Belle Epoque). Sa page : https://m.facebook.com/christophe.siebert.serie.z.existentielle/