« Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. »
(Baudelaire, La mort des amants)

Bon, encore une chronique dédiée aux toilettes des bars. Non pas que j’y passe mon existence, mais il se trouve que ces derniers temps, avec la vie que je mène (et que je vais sans doute finir par me mettre à raconter, au train où ça va), quand je sors de chez moi, c’est souvent pour aller au bistrot.

De toute façon, les bistrots, c’est le bon poste d’observation pour vous regarder, il me semble, non ? Et après tout, c’est pour ça que PressNut me paie : pour vous regarder, pour vous observer en détail, l’air de rien, et en tirer des petits récits que vous lirez en cinq minutes le jeudi à la pause-café – alors, que ce soit dans les bistrots, dans les manifs ou bien à l’usine Michelin (prochainement), ce qui compte, ça n’est pas tellement l’endroit, mais vous, mes chers petits, vous.

Il y a une semaine, en début d’après-midi, je me trouvais en terrasse, au buffet de la gare, à Clermont-Ferrand. Je discutais avec un éditeur et un auteur, et nous attendions qu’un deuxième auteur, paumé quelque part entre Limoges et ici, nous rejoigne – après quoi la petite troupe serait complète et nous pourrions tous nous rendre, eux en traînant leurs valises pleines de livres et moi en traînant mon ventre plein de bière (j’avais commencé tôt), aux Voix Mortes, puisque c’est moi qui organisais et eux qui étaient invités.

Nous discutions de tout et de rien, nous disions du mal de tel ou tel confrère, tout allait bien, et puis ma vessie s’est manifestée à moi. Répondant donc à l’appel de la nature, me voilà en train de traverser la salle puis d’entrer dans les toilettes.

De l’autre côté du miroir

Et c’est là, en refermant derrière moi la porte du cabinet, que j’ai découvert tout un univers parallèle, inscrit au stylo, au feutre, au crayon, au marqueur, à tout ce qu’on veut, sur la porte. Elle en était recouverte, de ces petits annonces, il n’y avait plus un centimètre de libre. J’en oubliais presque de pisser, tant le choc était important, tant était forte la révélation. Imaginez-moi, mes chers petits, débraguetté, prêt au combat, mais figé dans la contemplation de ces petites annonces d’hommes qui cherchent des sexe arabes à sucer, d’hommes qui cherchent des sexes à sucer à heure fixe, d’homme qui désirent se faire sodomiser dans tel ou tel recoin de la ville et qui promettent de s’y trouver, et qui laissent leurs numéros de téléphone, et celui-là qui précise qu’il préfère quand on ne se lave pas pendant plusieurs jours, et celui-ci qui apprécie qu’on lui urine dessus, il y en a pour tous les goûts.

Les micro-univers, selon une hypothèse de physique cosmologique, ce sont de petits mondes clos, bornés, qui existeraient dans des replis du nôtre, dans des dimensions différentes, complètement inaccessibles, invisibles, et dont les lois ne seraient peut-être même pas les mêmes. Ils pourraient durer quelques nanosecondes, ou bien quelques milliards de milliards d’années, on en sait rien. Certaines équations, en tout cas, gribouillées peut-être sur des tableaux noirs avec la même hâte que ces graffitis que j’avais sous les yeux, en suggèrent l’existence.

Micro-univers

C’était à ça que je pensais, en imaginant ces hommes arpentant la ville, graffitant leurs désirs sur la porte des chiottes du bar de la gare, guettant sur leur téléphone l’appel de celui qui voudra les satisfaire ; ces hommes qui sont là, parmi nous. Nous les croisons, sans aucun doute. Ces hommes vont dans des bars, au comptoir ils demandent des demis, ils boivent, ils pissent, ils prennent le train, ils ont un emploi et peut-être une famille, ils ont des amis, ils ont une voiture, ils paient des impôts, ils regardent à Carrefour les différences de prix entre les diverses marques de café, ils se coupent en se rasant, ils disent je t’aime à quelqu’un et quelquefois ils le pensent, et d’autres fois ils mentent, et la plupart tu temps il n’en savent rien eux-mêmes, comme nous tous. De temps en temps, dans l’isoloir, ils se demandent s’ils ne voteraient pas Lepen, juste une fois, juste pour voir, juste pour foutre un peu plus le bordel. Ils font la queue à la FNAC pour régler leurs achats, ils engueulent leur banquier, se méfient de leur garagiste, ils ont peur de leur dentiste, ils existent, ils ont des vies sociales, des vies professionnelles, des problèmes de santé, des soucis à cause du petit qui ne fout rien à l’école, et ils laissent des annonces pour qu’un Arabe à gros sexe (et pourquoi un Arabe ? Je ne sais pas), désirant se faire sucer par un homme tous les jours à la même heure, sans dire un mot, sans échanger un regard, prenne contact avec eux.

Quelque part dans la ville il y a ce micro-univers peuplé d’hommes, et ils s’y déplacent, s’y laissent des indices, se cherchent, se trouvent, se rencontrent, ont honte, éprouvent un plaisir qui redouble leur honte ; ces hommes qui lorsqu’il se croisent dans l’univers quotidien font semblent de ne pas se connaître, ou alors peut-être s’adressent-ils un signe furtif ? Un sourire entendu ? Éprouvent-ils la complicité de ceux qui y ont été, qui en sont revenus pour un moment, qui y retourneront bientôt ?

Quelque part dans la ville il y a ce micro-univers d’hommes qui se sodomisent en silence, en secret, sans en parler à personne, furtivement, et qui retournent ensuite à leur vie profane.

Quelque part dans la ville il y a ce micro-univers, impénétrable absolument, fermé sur lui-même, à la surface duquel notre regard glisse sans même remarquer qu’il y avait quelque chose à voir.

Quelque part dans la ville il y a ces corps habités par un désir que la honte leur interdit de réaliser dans notre univers, quelque part dans la ville il y a le micro-univers des hommes qui ont honte de leur désir, mais le courage de le vivre quand même, à l’insu de nous tous.
Quand je suis ressorti des toilettes, j’avais l’impression d’avoir fait un grand voyage. J’avais bien envie d’inscrire mon numéro de téléphone moi aussi, sur la porte des WC du buffet de la gare. La prochaine fois je le ferai peut-être.