L’église est proche, mais la route est verglacée. Le bar est loin, mais je marcherai avec prudence. (Proverbe russe)

J’avais prévu de vous parler encore une fois de la Révolution. Mais nous sommes mardi, c’est-à-dire dans la nuit de mardi à mercredi, et il est une heure quarante. Après avoir terminé cette chronique que je dois rendre d’urgence pour qu’elle soit publiée jeudi, j’ai encore une nouvelle à écrire. Dans celle-ci, il devait être question d’un chauffeur de car suicidaire, finalement ce sera l’histoire d’un chauffeur de car dont le frère vient de se pendre, et qui songe à ça en se posant tout un tas de questions. Elle me tourne dans la tête comme une mouche dingue depuis ce matin, cette nouvelle, et je n’ai qu’une envie, c’est la laisser prendre l’air. De plus, je sors d’un week-end épuisant, si vous voulez tout savoir. J’étais à un salon du livre. Pour la première fois de ma vie j’ai bu assez de Kronenbourg pour avoir la gueule de bois.

Alors en ce moment, tandis que passe à bas volume le concerto numéro 1, opus 19, de Prokofiev, la Révolution, que je sois pour, que je sois contre, que ça ait seulement un sens de se prononcer pour ou contre une chose pareille, je m’en fiche complètement – ce soir, je ne veux pas vous parler des humains qui se battent et espèrent un monde meilleur, qui sont prêt à renverser l’ancien et ont peut-être les yeux et le ventre en feu, ce soir, j’ai envie de vous parler d’une autre catégorie d’humanité : celle qui ne se bat plus, qui ne s’est peut-être jamais battue, ou alors autrefois, ceux qui ont perdu en tout cas, qui savent que le monde n’est ni meilleur ni pire, que c’est juste le monde et que dedans, quoiqu’il devienne, ils seront, eux, toujours à la même place, celle des losers, des tocards, des laissés-pour-compte. Ils sont les poivrots, les crétins, ceux qu’on regarde de travers quand ils se mettent à gueuler, celles qu’on trouve ridicules quand elles veulent danser, ceux et celles qui sont indésirable dans ce monde-ci et dans n’importe quel autre, qui ont de sales dents, de gros culs, qui sont trop maigres, qui ont des idées trop débiles, tous ceux que les médocs ont un peu trop amochés, tous ceux que la cuite, le chômage ou le chagrin d’amour ont ravagés, tous ceux dont l’existence ressemble à une cave après la crue de la Seine, avec des meubles pétés qui flottent dans l’eau sale et se cognent au hasard.

Le seul endroit où ces gens-là peuvent aller, pour se bourrer tranquillement la gueule, s’endormir sur le comptoir, dire des âneries, raconter leur vie, ne pas être ridicules vu qu’ici tout le monde l’est, ne pas se donner en spectacle puisqu’il n’y a pas de spectateur, c’est dans mon bar préféré, c’est au Chantilly.

Les toilettes des bars sont des petits mondes clos

Dans celles du Chantilly, il y a un graffiti. Chaque fois que je m’y rends, je me perds dans sa contemplation. Hâtivement dessiné au stylo à bille bleu, il représente un trio en train de faire l’amour. Un homme de profil est installé sur les WC. Une jeune femme est assise sur lui, de profil également, de dos par rapport à lui, son visage tourné vers nous. On suppose que l’homme assis la pénètre. Un deuxième homme leur fait face, il a les mains posées sur les cheveux de la femme et pousse son bassin en avant pour tendre vers elle son sexe en érection, qu’elle tient à pleine main et approche de sa bouche. Elle sourit.

C’est fascinant de se dire que dans cet endroit au sol de ciment nu, où la serpillière marron engluée dans un seau perpétuellement à sec donne des maladies de peau rien qu’à la regarder, il s’est trouvé quelqu’un qui, armé d’un Bic, a passé peut-être une demi-heure à dessiner ce truc. Il s’est appliqué. Le dessin n’est pas très beau mais il a une âme. Il est le produit d’un être humain qui y a mis du cœur. Je n’exagère pas. Et il en faut, pour penser au cul dans un endroit pareil.

Une demi-heure. Et pendant ce temps, les autres clients, le patron ? Sont-ils venus tambouriner à la porte, demander au type ce qu’il fichait ? Non, on l’a laissé tranquille. Est-ce que quelqu’un est venu lui reprocher ce dessin ? Non plus. Et personne ne l’a nettoyé, personne n’a dessiné par-dessus, ni pour l’améliorer ni pour s’en moquer. Tout le monde l’a laissé vivre, ce malheureux crobard, et ça c’est quelque chose qui n’arrive pas tous les jours.

Chaque fois que je vais pisser au Chantilly, et que mes yeux se posent sur ce dessin, c’est à ça que je pense. À la paix royale qu’ont ici, dans ce petit royaume loufoque et sordide, tous les bancals de la ville.

Alors, après avoir donné un ou deux coups d’épaule pour ouvrir la porte gonflée d’humidité et m’extraire des latrines, peut-être pas les plus dégueulasses que j’ai vues dans ma carrière de picoleur de bistrot mais les plus à l’abandon, pour sûr, les plus livrées à elles-mêmes, je reviens à mon tabouret, je recommande un demi, je savoure la joie d’être avec mes semblables.

Photo : capture d’écran – Trainspotting – Danny Boyle (1996)

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