Révolution ?

« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique que leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à con. »
(Jean-Patrick Manchette, Nada)

Je ne suis pas révolutionnaire dans la mesure où, si se déclenche une Révolution, je resterai chez moi car la violence physique me fait peur et que ce monde-là ne me déplaît pas suffisamment, et qu’un autre monde possible ne m’attire pas suffisamment, pour risquer de prendre des coups, risquer d’en donner, risquer de mourir, risquer de tuer. Autrement dit je suis un modéré, un tiède, ou un lâche.

Ce qui ne m’empêche pas d’observer avec beaucoup d’intérêt les gens qui en ce moment se battent contre une loi qui me semble, pour ce que j’en ai lu, injuste (mais qui ne me concerne en rien, moi qui suis écrivain, pas salarié), et qui est surtout le prétexte, la goutte qui fait déborder le vase plein de merde et qu’il était temps de vider.

Je ne suis pas non plus anti-flic car je continue de croire que la police est là pour empêcher toutes sortes de salopards de me faire du mal – pourtant quand je vois un policier en tenue, le premier sentiment que j’éprouve c’est de la méfiance, et j’aimerais que ça change, c’est-à-dire que la police choisisse d’être non plus la valetaille du pouvoir mais la protection du peuple.

Ce long préambule était nécessaire, afin que le lecteur comprenne qui je suis avant que je donne mon opinion sur LA VIOLENCE DANS LES MANIFESTATIONS.

Spectacle de la répression

Je vois toutes sortes de vidéos supposées montrer les exactions de policiers violents ou abusant de leur pouvoir ; j’en vois d’autres supposées montrer les actes violents de casseurs.

J’en ai visionné deux, récemment, qui me semblent emblématiques. L’une montre un policier tirant un projectile en direction de la personne qui filme, tandis qu’un manifestant répète à plusieurs reprises, de façon très audible : « tir tendu, c’est interdit ! », comme s’il se trouvait sur un terrain de sport et qu’il signalait, à l’attention de l’arbitre, une faute qu’aurait commise un joueur de l’équipe adverse. C’est touchant, j’ai l’impression de voir mon fils qui, se faisant bousculer dans la cour alors que l’instituteur a le dos tourné, prend conscience que les règles sont un consensus et pas une loi naturelle.

L’autre vidéo est très connue, il s’agit de celle qui montre une voiture de police se faire aborder et incendier, tandis que le policier qui en sort fait preuve de sang-froid face à la personne qui cherche l’affrontement avec lui, puis s’éloigne sans précipitation et en recueillant au passage des marques de sympathie de la part de quelques manifestants. Et on me présente ces vidéos comme des illustrations de la VIOLENCE POLICIÈRE dans un cas, de la VIOLENCE DES CASSEURS dans un autre. C’est quand je vois ça que je me dis que la Révolution n’est pas près de se produire, pas encore.

Actuellement, compte tenu de leur équipement et de leur armement, la riposte policière est d’une modération extrême – elle est très exactement à la mesure de ce que pense le gouvernement de ce mouvement populaire : un spectacle de répression, pour répondre à un spectacle de révolte, une manière de faire baisser la fièvre, un défoulement sans conséquence sérieuse, le monde continuera de tourner, chacun restant à sa place. Ceux qui sont dans la rue retourneront à leurs postes de travail et dans leurs maisons, ceux qui sont au gouvernement y resteront, ceux qui possèdent les moyens de production demeureront les maîtres, ceux qui doivent travailler pour vivre seront un peu plus inconsolables, un peu plus fatigués.

À la minute même où le gouvernement décidera que la récréation est finie, elle sera terminée.

Attaquer un policier armé et protégé comme pour aller à la guerre avec une baguette en plastique souple ?! Mais enfin, redescendez sur Terre ! Si ce policier effectue des parades à l’aide de ses avant-bras, c’est uniquement pour faire plaisir au jeune homme énervé qu’il a en face de lui ! C’est par sympathie pure, pour ne pas le vexer, comme quand mon père faisait semblant d’avoir mal quand nous jouions à la bagarre !

Romantisme ou insurrection

Non, je ne vois nulle violence dans les actions de ceux qu’on appelle les Casseurs, et qui selon moi méritent autre mot : INSURGÉS. C’est en tout cas ainsi que Hugo les appelait en 1848.

Tout ce que je vois pour l’instant, c’est de l’excitation, du romantisme. Quand ils utiliseront des fusils d’assaut, quand ils foutront le feu aux voitures de police non pas par inadvertance mais pour en faire sortir les occupants afin de mieux les massacrer à la hache, quand ils attaqueront les commissariats pour en piller l’armurerie, quand il casseront non plus des vitrines de banques mais des crânes de banquiers là, oui, on pourra parler de violence et ce sera, à ce moment-là, la possibilité de la Révolution.

Je dois quand même signaler que quelques vidéos, montrant des manifestant roués de coups, montrant surtout – c’est nouveau, je n’avais jamais vu ça encore – des policiers passés à tabac, frappés à coups de pieds dans la tête jusqu’à perdre conscience alors qu’ils sont à terre, laissent penser à une escalade, à un point de rupture qui approche, à la possibilité que la violence réelle éclate.

Mais l’élément déclenchant de la Révolution ne sera pas la mort sporadique d’un ou plusieurs policiers, parce qu’ils sont aussi remplaçable que les autres travailleurs, et que le gouvernement n’accorde pas un prix immense à leur vie. Les auteurs de meurtres seront bien sûr individuellement punis, et sans doute très sévèrement, mais ça n’ira pas plus loin, pas tant que les policiers demeureront obéissant et se laisseront tuer de temps en temps sans proposer de réponse proportionnée, c’est-à-dire du hachis de manifestant à l’arme lourde pour chaque flic mort.

L’élément déclenchant de la Révolution sera le moment où les policiers feront feu sur la foule pour protéger leur vie. Mais, pour que ce moment-là arrive, il faut que la foule progresse encore beaucoup en désespoir, en colère, en peur et en certitude de n’avoir plus rien à perdre.